Samedi 1 mai 2010 6 01 /05 /Mai /2010 14:50

LautréamontAtelier d'écriture, semaine dernière. Floriane nous demande de broder sur un personnage qui nous a marqué et que nous aimerions saluer (en fait je ne me souviens plus trop si c'était vraiment ça le sujet car j'avais la tête ailleurs). Mais je me suis  - pourquoi ? - souvenu de mon adolescence et j'ai produit le texte suivant, dédié à Christine, Laurence et Hélène.

 

Je te salue bien bas, Isidore. Quand je t'ai lu pour la première fois, tu avais à peu de chose près le même âge que moi.

 

Je me souviens, c'était l'été, dans le sud. Au Brusc, plus précisément. Villa "La Largado", située un peu à l'écart de la mer. On y accédait par un étroit sentier empierré qui exhalait des odeurs de lavande et de sel.  Au loin, on devinait la Méditerranée, bleue, bleue.

 

Je venais de passer le bac français. Souvent, j'échappais à la plage, ces heures caniculaires sous un soleil de plomb, à jouer au volley à moitié immergé dans l'eau pour se rafraîchir. Alors, j'allais me plonger dans ton bestiaire.

 

Allongé sur un transat, à l'ombre d'un pin parasol, avec la lumière qui jouait entre les branches, et l'odeur de résine des grands arbres qui se balançaient dans le vent, je me laissais entraîner dans ton univers étrange, sauvage et déclamatoire. J'écumais tes paysages intérieurs. Outrance.  Inquiétude. Ce monde dont, je dois l'avouer maintenant, je n'ai plus grand souvenir.

 

Le soir, on allait déambuler le long de la plage. Sanary. Bandol. On voyait les lumières des lampadaires se refléter dans les eaux noires du port. Le long de l'allée bordée de tamaris, des vendeurs de chichis. Je repensais au moment où j'avais refermé avec respect et une nuance de regret  le volume des éditions "Garnier Flammarion". Je murmurais : "Maldoror", Maldoror, comme on eût dit "Alacazam" ou "Abracadabra", ces mots qui vous précipitent dans un ailleurs que l'on n'aurait jamais envisagé auparavant.

 

Oui, toi, Isidore, natif de Montevideo, Uruguay, tu avais illuminé cet été-là, celui de mes seize ans et marqué de façon indélébile mon esprit. Plus exotique et inclassable que ton cousin Arthur, en quelque sorte réservé aux happy few dont je me targuais de faire partie, tu avais laissé une trace fulgurante dans la littérature, un certain parfum d'absolu avant de te retirer subrepticement de la vie, rongé par la phtisie et la misère, loin de tes bases.

 

Merci encore à toi, Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont.


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Dimanche 11 avril 2010 7 11 /04 /Avr /2010 16:46

& Tao-tö king "Tao-tö king", Lao-tseu - Folio.

 

Jusqu'à présent, mes connaissances sur Lao-tseu et le taoisme se réduisaient à quelques lieux communs, mes références ne volant pas plus haut que les quelques planches du "Lotus Bleu" où l'on voit un gentil-méchant chinois fou tenter de couper au sabre la tête de Tintin.

 

Mon récent voyage à Hong Kong m'a donné envie d'en savoir un peu plus sur le personnage et sa philosophie, aussi, je me suis procuré le présent opuscule dans la collection Folio. Deux euros pour une initiation, ça paraît raisonnable.

 

Bien entendu il est hors de question pour moi de me livrer à une exégèse sur un sujet aussi vaste dont je ne connais rien ; quelques simples consultations sur internet permettent à chacun de se faire une (très sommaire) idée sur la question. Et après la lecture du petit bouquin je ne suis pas pour autant devenu un expert ès Tao, mais celui-ci procure un intéressant frisson sur une culture et une façon de penser à bien des égards différentes de la nôtre, et il est recommandé d'y revenir à plusieurs fois avant de prétendre saisir une partie de la quintessence du texte.

 

Mais l'être humain étant ce qu'il est ne peut s'empêcher de tester/évaluer celui-ci à l'aune de notre vie de tous les jours et l'on ne peut manquer d'y dénicher d'intéressantes résonances. Et quelques extraits de ce texte allusif et elliptique m'ont quand même interpellé, comme par exemple celui-ci :

 

Le ciel subsiste et la terre dure,

Pourquoi le ciel subsiste-t-il, et la terre dure-t-elle ?

Parce qu'ils ne vivent pas pour eux-mêmes.

Voilà qui les fait durer.


Le saint se met en arrière.

Il est donc mis en avant.

Il néglige son moi

et son moi se conserve.

Parce qu'il est désintéressé,

ses propres intérêts sont préservés.

 

& La VoieHergé | Le Lotus Bleu


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Dimanche 11 avril 2010 7 11 /04 /Avr /2010 15:46

& La centrale "La Centrale" de Elisabeth Filhol - P.O.L.


De Chinon au Blayais, l'histoire de ces soutiers du nucléaire qui, d'un arrêt de tranche à l'autre parcourent la France pour permettre aux parc électronucléaire français de procéder à la maintenance de ses réacteurs, assurant ainsi à chaque honnête citoyen comme vous et moi  la mise à disposition de l'électricité dont il a besoin pour alimenter son frigo, sa télé, son ordi, son chauffage, etc,...


Ce court récit (130 pages) nous plonge dans cet univers dont chaque honnête citoyen n'a pas grand chose à fiche pourvu qu'il puisse pianoter sur son ordi ou regarder "La nouvelle star" bien assis dans son fauteuil ; il nous promène donc dans l'envers (l'enfer ?) du décor, ce qui peut paraître de prime abord peu sexy pour tout honnête citoyen n'aspirant qu'à maintenir au frais ses bières au fond du réfrigérateur en attendant la finale de la Coupe de la Ligue.

 

Pourtant... Il y a toute une catégorie de gens qui vont et viennent de Tricastin à Cruas, de Fessenheim à Paluel, de Nogent à Penly. Temps limité. Nécessité de bien faire, et vite. Le suivi radiologique. Les procédures à respecter. Les doses que l'on calcule afin de ne pas dépasser ce que la réglementation permet. La peur de l'incident. La menace qui rôde, les plus faibles qui ne supportent plus.

 

Et par dessus tout, la précarité de cette population de gueux circulant dans un univers parallèle  à celui des grands seigneurs d'EDF, les donneurs d'ordres en blouses blanches, qu'on ne fait qu'entrevoir dans le récit. Un univers dual d'une extrême violence, d'une injustice implacable que l'on devine en contrepoint.  Avec pour ces prolétaires du XXIe siècle, l'agence d'intérim où l'on va se présenter en  se disant qu'il y a bien un boulot pour soi. Et puis le soir, le campement, des caravanes, des mobil homes situés pas loin des immenses tours aéroréfrigérantes. On imagine le ciel gris et bouché, l'absence de perspectives. Mais il y a la solidarité, les histoires qu'on se raconte, les rêves d'avenir que l'on élabore sans trop y croire.


Ce livre, formidablement documenté, plein de respect et d'humanité n'est pas un pamphlet. Ecrit avec précision, magnifiquement ancré dans le réel, c'est un document qui peut ébranler une certaine vision idyllique  du nucléaire beaucoup plus efficacement que l'habituelle rhétorique écolo standard.


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Dimanche 11 avril 2010 7 11 /04 /Avr /2010 14:46

& Ombres errantes"Les Ombres errantes" de Pascal Quignard - Folio.

 

On dit de l'auteur qu'il aurait connu plusieurs périodes d'autisme dans sa jeunesse. Ceci pourrait expliquer une partie du caractère inimitable du bouquin.

 

Un livre inclassable donc. Inclassable et fécond. Inclassable et mystérieux. Une traversée des ténèbres de notre vie intérieure, des arcanes de notre histoire collective, dont le décor serait constitué des pans de la vie de certains personnages emblématiques demeurés un peu à l'écart de l'histoire officielle et présentant à cette égard comme une sorte d'explication alternative, des gens qui auraient autre chose à dire, et puis des événements dont le retentissement obscur reste nimbé d'une sorte d'aura de mystère. Tout ceci sollicité en ordre dispersé au fil des pages.

 

Dans quel but ?  En renfort de quelle démonstration ? Difficile à dire tant est parfois difficile à suivre le bouquin. Le point commun ? La marque de fabrique, le sens derrière tout ça ? Toute une matière sortie des dédales de notre mémoire, des idées, des vies, des exemples tout juste envisagés, aussitôt interrompus pour être repris un peu plus loin, et émanant de ces époques irrémédiablement révolues et martelées par l'art, le silence, la solitude. Des choses qui nous parlent mais que l'on peine à saisir, et qui, à la manière d'un patchwork un peu décousu, constituent la quintessence du Jadis qui s'oppose de façon violente au monde global, marchand, vulgaire tel que nous le subissons. 

 

S'appuyant sur des aphorismes un peu abscons, évoquant indifféremment Marc-Aurèle, Wen Bigu et Tanizaki, citant pêle-mêle Syagrius "le dernier roi des Romains", Monsieur de Saint-Cyran et... Pearl Harbor, rythmé par une musicalité très particulière, une  orientation d'esprit sous-jacente évoquant irrémédiablement les principes du Tao, le livre est une rumination austère et nostalgique, une introspection pleine d'érudition, habitée par le souffle de ces existences évanouies. L'outil de ce monologue intérieur ? L'étymologie (pas étonnant quand on lit la biographie de l'auteur, ses parents étaient grammairiens) qui permet d'effleurer, derrière le paravent des apparences, une espèce d'ordre secret des choses, quelque chose d'infiniment fugace, à la manière de ces ombres errantes flottant dans l'écume de notre passé, et ébauchant par contraste une dénonciation sans complaisance de notre présent.

 

Complexe, obscur, subtil, déroutant, étrange. Une surprise totale et une de ces expériences absolument nouvelles que la lecture peut parfois nous apporter.


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Dimanche 11 avril 2010 7 11 /04 /Avr /2010 13:26

& Tamata"Tamata et l'alliance" de Bernard Moitessier - Arthaud.


Un certain jour de 1968, Bernard Moitessier, alors en tête du "Golden Globe" double le cap de Bonne Espérance. Croisant au large un cargo, il y catapulte à l'aide d'un lance-pierre un message : "Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme".

 

Commence ainsi "La longue route", récit d'un voyage hors norme. Récit d'un renoncement, de l'appel vers une autre vie. Le bouquin que j'avais lu il y a quelques années déjà m'avait émerveillé. Guidé par une force quasi-magnétique, on  se voyait, succombant à un élan irrépressible venu de l'intérieur, chevauchant la crête des vagues frangées d'écume, on y devinait des ciels bleus, le parfum de la liberté ultime, le vol des grands oiseaux blancs, on imaginait la caresse du vent sur la peau, le grand ciel étoilé avec la croix du sud étincelant au dessus de notre tête...

 

Enivrant, donc. Fasciné par cette expérience confinant au mystique, j'ai donc ressenti l'intérêt d'explorer un peu plus avant le personnage en me procurant ses mémoires, d'où l'achat de cette ouvrage par internet (celui-ci n'étant plus vraiment disponible en librairie).

 

La lecture de ce volumineux témoignage procure un sentiment mitigé. Un peu comparable à celui d'aller explorer les arrière-cuisines d'un restaurant réputé après un excellent repas. Certes, le ton y est toujours, à commencer par le grand souffle de liberté qui sous tend l'histoire de Bernard Moitessier.  Et on ne peut manquer d'être fasciné par le caractère romanesque de cette  existence, façonnée dans ses premières années par le parfum de l'Indochine coloniale. Le golfe du Siam, les jonques, les fleuves boueux, la chaleur, on s'y croirait. Puis les déchirures d'une guerre fratricide, les lointains échos de la France de là-bas que l'auteur n'a jamais connue et qui se déshonore. La tentation de la violence, et puis l'appel de la mer comme une délivrance.

 

Mais l'art, avec sa façon d'enrober les choses  pour en faire de belle histoires est quelque chose comme un gros mensonge. Exit la "Longue route" donc, ses enjolivures, son mysticisme a posteriori, cette belle histoire un peu arrangée. Place au récit complet et détaillé d'une vie, avec en corollaire les inévitables failles et zones d'ombre, que l'auteur mettra en scène de façon cruelle, et à son corps défendant sans doute : son égocentrisme assez bien représenté  par sa conduite plus que cavalière envers ses différentes compagnes successives, sa naïveté confondante incarnée dans un baba-coolisme premier degré façon "tout le monde il est beau tout le monde il est gentil", son laisser-aller frisant parfois la négligence, son manque de professionnalisme à certains moments.

 

Nul n'est parfait, dira-t-on. Et l'indulgence est nécessaire. Et puis dans la vie, que ce soit à Sarcelles ou dans l'Atoll d'Ahé, il y a toujours le quotidien avec lequel il revient de composer à sa façon. Et l'on pardonnera à l'auteur son explication des mille et une façons d'accommoder le compost à partir des différentes déjections et matières mises à notre disposition par Mère Nature, et qui ne semblent intéresser que lui, on lui passera aussi ses considérations philosophiques un peu fumeuses, et on gardera dans la tête somme toute, l'histoire d'une vie (d'un destin ?) hors du commun.


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Samedi 27 mars 2010 6 27 /03 /Mars /2010 21:15
Rue de Macao
J'éprouve une affection particulière pour l'école de Jules Ferry. Celle-ci a bercé toute mon enfance. Elle racontait de belles histoires. Des mythes un peu plus modernes que les autres, dont Astérix constitue une des plus récentes résurgences, mais qui avaient pour objet de cimenter la nation, surtout à une époque critique de son existence. Et il suffit d'aller jeter un coup d'oeil autour de soi (si  on habite dans une région frontalière par exemple) pour se rendre compte que derrière l'histoire officielle, celle de nos-ancêtres-les-gaulois flotte quelque chose de bien différent. Qui achève de nous convaincre
que ce que l'on apprenait dans les manuels n'était qu'une reconstruction a posteriori, largement factice, derrière laquelle ne manquait pas d'affleurer, comme les bancs de sable émergeant à marée basse, une partie de la vraie vie, plus complexe, plus insaisissable. Occultée ou oubliée. En évitant surtout d'aller regarder ailleurs.

On ne refait pas les hommes. 

Retour à Macao. En haut de la citadelle qui surplombe la ville portugaise, il ne faut pas manquer de visiter le musée. Il s'avère remarquable car axé sur la convergence des cultures asiatique et européenne. Une fois passé avec succès le test d'admission (un employé promène sur votre front un appareil mystérieux - sonde  infra-rouge ? - mesurant la température corporelle et garantissant que vous n'êtes pas infecté par la grippe H1N1), vous êtes maintenant prêt pour découvrir certaines choses très intéressantes. J'en citerai deux parce qu'elles m'ont parlé, elles ont éveillé une certaine fibre intérieure sans que je sache d'ailleurs exactement pourquoi...

Il y a bien longtemps, Mǎ Sānbǎo (馬 三保), chinois Han musulman, devenu par la suite grand eunuque impérial sous le nom de Zheng He (鄭和)  appareillait à bord d'une flottille imposante pour une série de sept voyages au cours desquels il allait explorer Ceylan, Java et la Péninsule Arabique. Les jonques étaient paraît-il immenses : plus de cent mètres de long et jusqu'à neuf mâts, ce qui aurait ramené la Santa Maria aux proportions d'un modeste caboteur par rapport à un super tanker. Et la cour impériale de l'empereur Ming Yongle (永乐), son commanditaire, pouvait s'émerveiller de ces animaux étranges, zèbres et de girafes, ramenés de ces contrées lointaines. Cela se passait de 1405 à 1433, près d'un siècle avant Christophe Colomb, donc. Une thèse circule, très controversée toutefois, selon laquelle Zheng He aurait doublé le cap de Bonne Espérance et abordé les côtes de l'Amérique. En poussant le bouchon un peu plus loin, ceci pourrait donner l'idée d'une uchronie où... Mais ne dévoilons rien. Cette idée me trotte dans la tête depuis un petit moment et j'envisage de m'atteler à lui donner forme par un récit de longueur variable selon mon inspiration.

Camilo Pessanha, ensuite. Méconnu de nos dictionnaires (je ne l'ai pas trouvé dans le Robert). Originaire de Coimbra au Portugal, juriste de formation et attiré par les mystères de l'Orient. Il mit le cap sur Macao à la suite d'un chagrin d'amour. Sur place, il fit l'achat d'une concubine chinoise (et de sa soeur en prime) qui lui donna un fils. Sa vie sexuelle quelque peu débridée ainsi que son addiction à l'opium eurent tôt fait de scandaliser la communauté très conservatrice au sein de laquelle il évoluait. Mais il regardait tout ceci avec dédain et mépris et finit par devenir au fil du temps une personnalité de premier plan de Macao : professeur respecté, conseiller très écouté de plusieurs gouverneurs et surtout poète de renom, une des grandes figures de la poésie symboliste profondément influencé par Paul Verlaine. De santé fragile, sujet à de graves dépressions, il mourut en 1926 de la tuberculose.

Je n'avais jamais entendu parler de ces deux hommes. 


Ah ! L'école buissonnière ! Emprunter les chemins de traverse...

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Samedi 27 mars 2010 6 27 /03 /Mars /2010 18:35
Grand Lisboa
Arrivée pas très accueillante dans "l'enfer du jeu". Dès la sortie du débarcadère, après une petite heure de traversée depuis Hong Kong, quelques rabatteurs désinvoltes tentent de vous orienter vers des casinos. Température 7°c, vent glacial. Sale temps pour les tropiques.

Regard sur le plan. Prise de tête. La ville semble se dérober. On longe Fisherman's Wharf,  apparaît une sorte de volcan hideux, une série de bâtiments kitsch et toc, des pagodes rutilantes, des minarets incongrus qui dépassent, une version en modèle réduit du Potala, un remake asiatique de Las Vegas. Le factice qui saute tristement au visage sous un ciel de plomb.

Scellés au murs, apparaissent les premiers azulejos. La plaque en céramique de la rue, blanche et bleue, arbore la mention "R. de Luis Gonzala Gomes". Un petit parfum de Portugal - oh si léger -  s'exhale enfin de l'enfer de béton. Derrière les bâtiments surgit un hiatus architectural, un épi de blé de dimensions colossales, quelque chose d'irréel, l'intrusion de Salvador Dali dans mon univers quotidien. Où suis-je donc ? Nous approchons ce monolithe baroque, nous levons les yeux. "Grand Lisboa". Un casino. Bien sûr.

Sao PauloL'avenue de Almeida Ribeiro, l'artère principale prend naissance à main droite, un peu plus loin. Elle mène sur le Senado Square, ou l'ambiance lusitanienne soudain se précise. Une foule compacte s'est assemblée sous les décorations du nouvel an chinois, les lampions rouges, des dragons nonchalants. Un peu plus loin, en jouant des coudes comme je sais si bien le faire, on parvient aux ruines de Sao Paulo. Des groupes de touristes bavards  immortalisent cet instant. Je  me revois  chez moi devant la télé, avec les différentes webcams de la météo du monde qui défilent : Amsterdam, Berlin, Hollywood, Macau... C'est mieux en vrai. Forcément.

La citadelle qui domine cet édifice abrite le remarquable musée de Macao et prodigue des vues imprenables sur la "zone administrative spéciale". Par delà les meurtrières de la grande muraille en pierre, les fûts en bronze des anciens canons sont pointés en direction du Grand Lisboa et  surplombent l'ancienne cité portugaise. Bâtiments blancs et ocre, terrasses qui dévalent la pente. Un fouillis de fil électriques, du linge qui sèche sur les terrasses. Des gratte-ciel en front de mer. Sur le côté, réduite à un chenal somme toute assez étroit, l'embouchure de la Rivière des Perles, avec les portiques de la zone portuaire. MacaoUn peu plus loin,  disparaissent dans la brume les premiers contreforts du territoire chinois.

Il faut rester à Macao plusieurs jours. Flâner au gré du hasard dans ses ruelles étroites. S'imprégner de l'atmosphère. Longer la mer. Faire abstraction de certaines de ses verrues immondes (ce qui exige un  élémentaire effort d'imagination). S'attarder dans le marché aux poissons. Respirer le calme du cimetière protestant. Chiner chez les antiquaires chinois. S'octroyer une halte méditative dans un des temples de Tin Hau et s'imprégner de l'odeur d'encens. Déguster de la tarte aux oeufs. Déchiffrer les menus des restaus de la  Rue de la Félicité. Se laisser emporter par la foule des travessas bondées. S'attarder dans ces quartiers reculés vaguement sordides.

Mais le temps passe si vite. Il fallait déjà revenir. On longeait des bâtiments pharaoniques. Des halls de marbre. Des cars bondés. La nuit qui tombait. Des néons qui s'allumaient.

Je reviendrai à Macau. Du moins je le pense.

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Lundi 22 mars 2010 1 22 /03 /Mars /2010 22:00
Académie Chen

Renmin Road : une rue à arcades qui part vers l'intérieur de la ville, un peu crasseuse. Ambiance un peu années trente. Au dessus, une bretelle d'autoroute dont on n'aperçoit que les piliers. Au dessus, invisible, un ronronnement persistant. Au ras du sol, des échoppes, des promeneurs, des petits restaus. Bifurcation vers une rue piétonne et marchande. Shangaï Road. Des tas de marchands comme chez nous. T-shirts, polaires, fringues de toutes sortes. Un peu plus loin, une place très peuplée, McDo et KFC. Les  habituelles décorations du nouvel an chinois. A main droite part une une ruelle plus populaire. Les vendeurs ont envahi l'artère, bordée de tilleuls ou d'arbres un peu dans ce genre.

Canton DowntownOù allons-nous ?

Difficile, quand on ne connaît pas, de se repérer. Canton est une ville immense avec au milieu un petit nombre de spots présentant un intérêt historique ou architectural. Nous avons choisi de marcher.

Partir à la rencontre de la vraie vie, la vraie vie des vrais gens, pas ce qu'il y a dans les brochures touristiques. Même si au bout du compte  on peut penser que l'on perd du temps.

Un grand centre commercial, plein de produits comme chez nous mais pas de chez nous. Une rue part sur la droite. On longe Liwan Parc (荔灣湖公園). A l'intérieur, un restaurant plutôt classe où des chinois aisés achèvent leur repas. Un peu plus loin, le long d'un vaste étang, des petits pavillons loués à la journée. Des jardins ornés de bonsaïs. Des familles se sont réunies, pour célèbrer l'année nouvelle qui s'annonce.

Plus loin, un temple dans lequel des habitants ont entrepris de faire leurs dévotions. Une odeur d'encens laissé par des bâtonnets qui se consument.

Puis une très large avenue, que nous suivons sur une longueur incroyable. Peu de voitures. Des groupes, apparemment en week-end, flânent. A certains carrefours, de hauts immeubles. Je repère une enseigne : "Carrefour".

Arrêt à Académie Chan (陳氏書院/陳家祠). En voilà, un spot, mentionné dans tous les guides. Des touristes locaux font la queue pour acheter leur billet. Le bâtiment est sombre et ceinture un jardin délicat. A l'intérieur, de vastes salles ouvertes sur des sortes de patios. Y sont exposés les éléments les plus remarquables de l'histoire de l'art. Intéressant, impressionnant, voire époustouflant par moments. Je note la maquette imposante d'une jonque en ivoire ciselée dans la masse avec des détails et une finition d'une précision hallucinante. Un peu plus loin, un artiste très concentré peint avec minutie un objet placé dans une bouteille.

Pagode des 6 BaniansUn peu plus loin, dans une ruelle transversale, le Temple des Six Banians (六榕寺), une pagode sombre élancée vers le ciel blanc. La face arrière du ticket  d'entrée m'apprend qu'elle a été fondée pendant la dynastie des Song, c'est à dire il y a bien longtemps. Devant l'enceinte, des mendiants, pour la plupart estropiés, se sont installés.

Retour dans cette avenue interminable, toujours. Le quartier devient plus populaire, les arcades réapparaissent. A l'intérieur, des petits magasins d'habits, d'objets divers. Le sol est défoncé. Des travaux. Des échafaudages en bambou.

Une vaste artère sur la gauche. Toujours cette même habitude d'y placer, à l'étage au dessus, une bretelle d'autoroute colossale soutenue par de massifs poteaux en bétons. Nous obliquons en direction du Jardin aux Orchidées en faisant l'impasse sur le mémorial de Sun-Yat-Sen. Il fait froid, il commence à faire sombre. Plus beaucoup de temps. Se dépêcher. En un sens, ça tombe bien, marcher vite réchauffe. Cette visite vaguement préparée, maintenant proche de sa fin, et qui se déroule comme ça de plus en plus rapidement, me donne l'impression un peu déroutante d'une chorégraphie, une sorte de mouvement intérieur qui se matérialise au fil de mes pas.

La nuit tombe. Yuexiu Park (越秀公園) délivre son aura de mystère. Silencieux, avec pas beaucoup de monde. Un petit sentier longe un étang à l'aspect vaporeux, se perd dans les arbres,  puis s'élève à l'assaut d'une petite colline. Nous débouchons sur une sorte de place en bordure de la végétation. Un bâtiment en pierre rouge sombre avec un toit multiple façon pagode nous fait face, surgissant de derrière un mur imposant surmonté de drapeaux multicolores. Je déchiffre sur le fronton : Guangzhou Municipal Museum | 镇海楼. Sous nos pas, un stade de foot de dimensions impressionnantes, apparu comme ça au débotté, comme si la terre s'était entrouverte sur nos pieds.

Bientôt l'heure. Voici venu le moment du retour, irrémédiable et définitif. Nous franchissons la clôture, pour nous diriger vers la lumière. Puis nous nous engouffrons dans la bouche de métro apparue devant nous, en direction de la gare.

De toute la journée, pas vu un seul européen.

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Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /Mars /2010 20:30
TroubadourPeyo : Johan & Pirlouit | Le pays maudit

Aujourd'hui le printemps ! nous a annoncé Floriane ce matin en nous invitant à broder sur le sujet.

Il a notamment été question de calebasses, lianes et peupliers. Sans oublier les paquebots et la BD.

Mais moi, en butte à une monumentale panne d'inspiration, j'avais du mal à suivre. M'est alors revenu à l'esprit ceci :


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Dimanche 14 mars 2010 7 14 /03 /Mars /2010 15:53
Canton-copie-1
Nous avons émergé à la station de Huangsha (黄沙站). Au niveau du sol. Au dessus de nous, un vrombissement permanent. J'ai levé les yeux, regardé autour de moi. J'ai vu un fouillis de tours en construction et de bretelles d'autoroutes en surplomb.

Il nous avait fallu, pour parvenir jusqu'ici, nous lever de bon matin, nous engouffrer dans la plus proche station du MTR (港鐵), à Yau Ma Tei (油麻地). De là, accéder ensuite, par les interminables couloirs de Tsim Sha Tsui (尖沙嘴), à la gare ferroviaire de Hung Hom (紅磡站) d'où partait le premier train pour Canton que certains appellent aussi Guangzhou, ou encore 廣州. Juste avant le départ, une scène un peu particulière m'avait fait ressentir ce petit frisson irremplaçable propre à tout voyage dans une contrée un peu lointaine : des hôtesses chinoises impeccablement sanglées dans leur uniforme s'étaient plantées devant l'entrée de chacun des wagons et nous orientaient martialement vers notre compartiment. Et puis le convoi avait pris de la vitesse. Traversé les Nouveaux Territoires. Des tours, encore et toujours. Une zone de montagnes boisées. La campagne, désertée, pour cause de nouvel an chinois peut-être. Et à un moment donné la frontière avec l'Empire du Milieu. Après, des bâtiments désaffectés le long de la voie - vaguement sordides -, des rizières. Et puis Canton. A la gare, des officiers d'immigration féminins, la face dissimulée derrière un masque de protection, nous avaient accueillis sur le grand air de : "La grippe H1N1, pas de ça chez nous !" Ils avaient examiné notre passeport d'un air féroce et dubitatif. Et le métro pour finir, copie conforme de celui de Hong Kong, les escalators en moins.

ShamianA Hangshua, donc, un moment d'égarement. Où aller ? D'aucuns m'avaient bien prévenu : "comment s'orienter dans une ville étrangère ? surtout quand tout n'est indiqué qu'en idéogrammes". Un instant j'ai compris ce que pouvait ressentir une personne illettrée perdue dans notre environnement moderne. Résolument déstabilisant. On n'y pense pas assez. 

Concentration donc. Réflexion. Lecture approfondie du paysage. Et puis je l'ai vue. L'île de Shamian (
沙面岛).  Là où nous voulions aboutir. Juste en face, de l'autre côté de l'autoroute, séparée par un étroit canal d'eau vaseuse aux relents nauséabonds.

Shamian. Les vestiges très bien conservés de la concession franco-britannique édifiée au XIXe siècle après la victoire des puissances coloniales lors la guerre de l'opium. Nous avons emprunté une passerelle hideuse dont le béton se désagrégeait lentement et abouti à l'un de ces deux ponts gardés autrefois par des contingents sikhs et annamites qui défendaient l'accès à l'enclave. Dans les rues calmes bordées de banians vénérables et tentaculaires flottait une atmosphère faite de recueillement et de circonspection. Nous avons pénétré dans une honorable et majestueuse demeure se proclamant "maison du thé", ou quelque chose comme ça. Et j'ai constaté que les oiseaux de mauvais augure avaient eu tort, puisque sur les panneaux toutes les indications étaient traduites en caractères romains. A l'intérieur, luxe, raffinement, silence. Le tenancier des lieux nous a salué sans mot dire et nous laissé visiter. Quelques pièces en enfilade, sombres. Une odeur persistante d'encens et de la marqueterie chinoise en bois sombre le long des murs. Un bouddha débonnaire nous dévisageait placidement dans la pénombre.
Nous étions seuls dans la boutique et s'y exhalait quelque chose comme une présence obscure qui nous interpellait de façon confuse ; souvenirs de tactiques d'un jour, d'entrevues secrètes, de conciliabules, de plans sur la comète. En somme, quelque chose comme la condensation de ces milliers d'existences  maintenant évanouies, de ces destins accomplis et retournés dans l'oubli, de toutes ces histoires, grandioses ou insignifiantes, qui avaient imprégné de façon indélébile ces "riches plafonds et ces miroirs profonds". En quittant l'édifice, devant le petit jardin qui le borde, j'ai salué une statue de Confucius, et nous avons aperçu la silhouette incongrue de l'église Notre-Dame de Lourdes.

Puis nous avons flâné dans les allées, arpenté les quais.

Nous sommes ressortis de l'autre côté, nous avons longé la Rivière des Perles, immense, boueuse et calme. Le ciel était blanc, ou plutôt d'une nuance très particulière de gris, presque impénétrable. Je me souviens qu'il faisait excessivement froid. Dans un square, des pratiquants de Tai Chi Chuan se déployaient avec lenteur. Au loin, les gratte-ciel d'un quelconque centre d'affaires. Nous avons bifurqué dans Renmin lu, vers le centre de la ville.

Par ErMa - Publié dans : Explorer - Communauté : images du monde
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