Seule au fond du gouffre

Publié le par ErMa

"Seule au fond du gouffre" de Véronique Le Guen - Arthaud.

Il s'agit ici d'une interrogation qui ne cesse de me poursuivre depuis un certain temps, et que je pourrais résumer (sommairement) de la façon suivante :


"privé de tout stimulus, l'esprit humain est-il voué à sombrer dans la folie"


Même si l'issue extrême n'est pas certaine, il faut bien avouer que des conditionnements de ce type sont sensés provoquer un stress intense dans le psychisme. La preuve en est qu'ils sont très classiquement utilisés dans une finalité répressive ou alors comme instruments de torture, respectivement dans les prisons françaises (le mitard) ou alors américaines (le sinistre camp de Guantanamo). A noter toutefois que la réponse inverse est envisageable puisque le caisson d'isolement sensoriel a connu à une certaine époque une vogue importante (l'époque en question étant celle de Thimothy Leary, du L.S.D. etc,...), un séjour dans un tel ustensile étant sensé provoquer l'atteinte d' "états modifiés" ("améliorés ?") de la conscience, bref, parvenir à une certaine connaissance de votre "moi profond". Il était également admis qu'une telle expérience n'était pas anodine et pouvait dans certains cas se solder par des "bad trips" assez traumatisants.

Sur ce dernier point, assez alléchant, j'ai voulu me procurer un DVD d'un film paru dans les années 80  : "au delà du réel/altered states", qui avait aiguillonné ma curiosité. Mais hélas : autant la bande annonce laissait espérer le meilleur : une ambiance toute particulière, la suggestion qu'il était possible d'accéder de façon méthodique et rationnelle à l'indicible (de quoi s'agissait-il au juste ?),
autant le DVD s'est avéré être un navet de la pire espèce, un ramassis de trucs grotesques et complètement invraisemblables. 

Fausse piste, donc.

M'est revenu alors à l'esprit qu'à une certaine époque, des "expériences hors du temps" avaient été envisagées puis mises en oeuvre, et la spéléologie offrait un terrain propice à ce genre d'entreprise, car  elle autorisait  à priver les sujets de toute référence au rythme (circadien) des jours et des nuits et de leur répercussion sur notre organisme (rythmes nycthéméraux). Confiné pendant 2 mois, du 16 Juillet au 17 septembre 1962 dans le gouffre du Scarasson, situé dans l'arrière pays Niçois, il semble que Michel Siffre ait été en France l'initiateur de la démarche. Son livre "hors du temps" publié peu après, m'a laissé sur une impression étrange : autant on peut saluer le caractère novateur de cette aventure, autant la personnalité de l'auteur, sans doute d'une force morale incontestable, mais également doté d'un ego surdimensionné et avec une affinité particulière pour les coups médiatiques a semé un certain trouble en moi, avec au passage la question suivante : "jusqu'à quel point Michel Siffre n'était-il pas un apprenti sorcier ?".


Véronique Le Guen, qui évoluait dans le monde de la spéléo était aussi en quelque sorte une disciple et une élève de Siffre. 26 ans plus tard, le 18 Août 1988, elle se laissait à son tour absorber par la grotte de Valat-Nègre, près de Millau pour la version féminine de cet enfermement volontaire (?), racontée dans son récit "seule au fond du gouffre", actuellement épuisé, mais que j'ai pu finalement trouver disponible d'occase sur  Priceminister.

Comme son prédécesseur, elle fait état de ses journées dans le froid et l'obscurité, des contacts avec l'environnement extérieur réduits au strict minimum (une équipe de veille assurait une surveillance de l'extérieur 24 heures/24), et rythmées par le rituel des prises de température, mesures de l'activité cardiaque et cérébrale, tests de vigilance, etc,.. On y apprend que dans ces conditions l'alternance veille-sommeil s'organise sur un rythme extrêmement lent (de l'ordre de 3 jours) et relativement irrégulier, par contre, il semblerait que les cycles menstruels aient été préservés dans leur durée, ce qui a permis à la "subchrononaute" de garder une notion somme toute assez correcte de la durée totale écoulée.

Car dans ces conditions de solitude extrême, la conscience instantanée du temps tend à s'altérer, les repères s'effacent, et de terribles baisses de moral se produisaient régulièrement, que seules la lecture et la nourriture pouvaient partiellement atténuer (Véronique le Guen ayant été accompagnée d'une bibliothèque de plusieurs  centaine de livres et de plusieurs congélateurs remplis à ras bord de tous les plats cuisinés possibles et imaginables).

On y découvre une femme pleine de fantaisie et surtout intelligente et cultivée, mais aussi le rôle un peu trouble de Michel Siffre, deus ex machina obscur de cette expérimentation, réticent à partager ses informations sur le pourquoi et comment de certains aspects de l'organisation, obnubilé par l'impact médiatique, absorbé par les contacts avec les sponsors.

Le 29 Novembre, après 111 jours passés à 80 mètres de profondeur, elle émergeait au grand jour, sous les vivats de la foule.


Le 18 Janvier 1990, soit quatorze mois après sa sortie, Véronique Le Guen se donnait la mort en absorbant une dose massive de barbituriques.


La question de savoir si l'Expérience vécue trois mois auparavant aurait eu une influence sur son geste n'a jamais obtenu de réponse. Je me bornerai à citer en guise de conclusion le dernier paragraphe de l'épilogue du livre qui semble résonner aujourd'hui de façon tragique :

"... mais je dois avouer qu'il m'arrive de vivre des périodes en "complet déphasage psychologique" où je ne sais plus quelles sont mes valeurs, le but de ma vie, etc,. Des moments de "creux" (après 4 mois de trou c'est un peu normal !) qui ne durent guère longtemps, et que l'action efface très vite. Toutefois, je ne peux-moi même rien écrire de définitif sur les suites de l'Expérience car je sais que je vais encore la vivre, sous diverses formes, dans les années à venir. Mais ceci est une autre histoire"...

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B
j'avais lu ce bouquin à s.a sortie . Il me hante encore. Comment et pourquoi a't elle basculé. Je n'admet pas Sa disparition.
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D

Je vous signale une erreur de date, qui a son importance: c'est le 18 janvier 1990 que Véronique Le Guen a mis fin à ses jours, c'est à dire bien plus d'un an après sa sortie de l'aven de
Vallat-Nègre, et non point trois mois plus tard.


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E


Merci de signaler, je rectifie.



E
Merci de l'info. J'ai commencé à regarder, c'est très intéressant.
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A
Je viens de retrouver ce site :

http://www.facbordeaux.com/tel/pf/bouissonfin.pdf

Cordialement
Anne
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A
Ca va prendre un peu de temps, désolée, je me le garde pour le lire en vacances (début août) pour pouvoir m'y "plonger" en toute liberté...
En fouinant sur le net, j'ai trouvé le site d'une thèse sur la privation de stimuli qui comparait l'expérience de Véronique Le Guen et celle de Jean-Louis Etienne dans son expédtion au Pôle. Les extraits du journal de Jean-Louis Etienne sont assez similaires quant à son rapport à la folie. Je vais voir si je peux le trouver en livre, sinon je vais essayer de te retrouver le site en qestion...
Cordialement
Anne
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