Partager l'article ! Jour tranquille à Saint-Clair sur Rhône: Fin d'après-midi, dix-huit heures peut-être. Le TER filait consciencieus ...

Fin d'après-midi, dix-huit heures peut-être. Le TER filait consciencieusement en remontant la vallée du Rhône. Le soir venait, les ombres s'allongeaient. Une jeune femme derrière moi, visiblement débordée, essayait sans succès de canaliser les hurlements sauvages de son fils, un dénommé Ryan, qui s'acharnait, malgré son interdiction formelle, à vouloir traverser le wagon dans le sens de la longueur en passant sous les sièges des passagers.
A côté de moi, un adolescent boutonneux, de retour d'un tournoi de tennis, se lamentait d'avoir rencontré un adversaire tellement nul qu'il avait fini par le faire perdre.
Je rêvassais en regardant par la fenêtre.
Quand tout à coup, un choc. Comme si on avait projeté quelque chose contre la paroi du wagon. Quelques instants après, le train s'est arrêté. Puis la voix d'un homme annonçant que : "suite à un incident de personne, le train était arrêté pour une durée indéterminée avec interdiction aux passagers de descendre sur la voie".
Incident de personne... Délicat euphémisme pour faire savoir que voici quelques minutes, un désespéré avait choisi de mettre fin à ses jours en se précipitant sous les roues de notre locomotive.
Alors,... attente. Des passagers se déplacent vers les autres voitures. Mouvements. Conciliabules. Un agent de la SNCF apparaît pour nous expliquer que, en pareille situation, deux heures d'attente sont un minimum incontournable. L'homme, le look classe dans son costume violet nous apprend que nous sommes arrêtés à proximité immédiate de la gare de Saint-Clair-les Roches et nous propose de descendre en prenant soin de remonter le train pour sortir sur le quai.
Dehors, un officiel, questionné par un groupe de voyageurs, confirme le suicide, comme si le fait de se trouver à l'extérieur avait libéré la parole.
Rapidement nous voici canalisés sur une petite placette bordée de platanes dans lesquels les rayons du soleil déclinant dessinent de jolis rayons de lumière. Au loin, on reconnaît la masse sombre
du mont Pilat. Derrière un bloc de maisons j'aperçois les cheminées de l'usine chimique Rhodia des Roches de Condrieu.
L'essentiel du dispositif utilisé en pareille circonstance semble en place depuis un certain temps : SAMU, sapeurs pompiers, gendarmes, police municipale et chacun se hâte avec lenteur, circonspection et professionnalisme. Des groupes se forment : étudiants de retour chez eux pour le week-end, retraités, travailleurs. Une fille à côté de moi, la trentaine bien entamée, mini-jupe noire et talons hauts s'indigne : "celui-là, il emmerde toute le monde, il n'avait qu'à se tirer une balle, est-ce que j'aurais l'idée de me suicider, moi ?". Un groupe de d'étudiantes lui fait remarquer qu'il était peut-être très malheureux et qu'il est difficile de se mettre dans la tête des gens, elle n'en démord pas : "se tirer une balle, se pendre, réfléchir un peu quoi...". Je renonce à intervenir, explique qu'il vaut mieux rater son train que d'être mort, mais à quoi bon... Une femme entre deux âges m'accoste, me demande si je suis au courant de quelque chose, me dit qu'elle s'inquiète pour sa correspondance. A l'intérieur du bâtiment de la gare, une file s'est formée pour s'enquérir d'un remboursement possible. Une dame intervient pour expliquer que, concernant les personnes décidées à mettre fin à leur jours, la SNCF ne maîtrise pas vraiment grand chose, et qu'elle ne saurait être tenue pour responsable de ce "contretemps". Un voyageur vindicatif vitupère bruyamment contre l'incapacité de la SNCF à respecter les horaires.
Retour dehors. Un officiel résume la situation : "par mesure de sécurité, la circulation de tous les trains sur la voie à été interrompue jusqu'à nouvel ordre" et : "l' application de la procédure dans pareil cas prend un certain temps car il est interdit au conducteur de la locomotive de poursuivre le parcours, il nous faut donc trouver un remplaçant si possible. Sinon, il restera à affrêter des cars mais ça durera plus longtemps : de deux à quatre heures d'habitude".
Un petit nombre de voyageurs isolés s'est posté un peu plus loin pour observer les sauveteurs en action en contournant une sorte de paravent destiné à première vue à masquer les détails les plus gore mais ils se font rabrouer par les sauveteurs : "nous ne sommes pas au cirque". Un homme à côté de moi commente : "ils doivent être en train de ramasser les morceaux sur la voie".
Enfin, le même officiel habillé de violet s'annonce et nous informe que tout est réglé, que les passagers sont invités à regagner leur wagon et que le train devrait repartir d'ici une vingtaine de minutes. Aussitôt, la foule se met en mouvement, je vois même certains, un peu plus jeunes ? un peu plus audacieux ? escalader les barrières pour gagner quelques précieuses secondes... Sait-on jamais ? Que le train parte sans eux ?
Le médecin du SAMU, blouse blanche, le stéthoscope bien en vue, l'air satisfait du devoir accompli, s'installe dans la fourgonnette blanche où l'attendent ses
collègues. Le camion rutilant des sapeurs pompiers démarre et regagne la caserne.
Le train que je voyais stationné depuis dix minutes s'ébranle enfin après avoir fait mugir longuement sa sirène dans l'air surchauffé du soir.
Je reste là sur la place maintenant presque vide où deux pelés et trois tondus habitant sans doute pas trop loin attendent encore qu'une de leurs connaissances
vienne les chercher.
Avec une sorte d'impression nauséeuse. Individualisme. Indifférence. Il semblerait que ce soit là la marque de notre siècle.
Damiens, après avoir tenté d'exécuter Louis XV et subi la torture fut, paraît-il, exécuté dans un luxe de cruauté inimaginable au milieu d'une foule se repaissant avec volupté du spectacle.
Sommes nous meilleurs ou sommes-nous pires qu'avant ? Que faut-il penser de cette inaptitude à l'empathie, de cette orientation vers la satisfaction de nos pulsions les plus futiles, matérialisée par notre totale incapacité à attendre ?
Compassion et cruauté sont deux sentiments antagonistes qui nous relient à la souffrance des autres. Mais nous ne semblons plus capables du premier et peut-être même, horreur ultime, du second.
Nous ne voyons plus, hélas, que nous.
J'en suis là de mes réflexions quand je vois apparaître la silhouette familière de la 107 d'Anne que j'ai appelée il y de cela trois quarts d'heures et qui s'était
proposée avec dévouement de venir me chercher. J'avoue d'ailleurs ne pas me sentir si à l'aise que ça dans le rôle du donneur de leçons mais bon...
Nous quittons les lieux alors que deux hommes en costume gris enfournent une forme oblongue dans un camion Mercédès gris arrivé quelques instants auparavant sans tambour ni trompette.
Nous traversons Ampuis. Longeons une place avec un café où des hommes en marcel sirotent un pastis à l'ombre des platanes. C'est déjà le sud ici... Le soleil disparaît derrière les collines. Le courant d'air de la clim que j'ai mise à fond me balaie le visage. Mon Dieu que c'est bon d'être VIVANT !
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Je viens de lire votre article concernant le suicide de vendredi en gare de Saint Clair les roches. J'étais moi aussi présente dans le train à ce moment là et même aprés un week end entier, je suis toujours autant remuée. En plus, c'est mon fiancé qui a découvert le corps de l'homme étant donné qu'il est controleur à la SNCF et que même si il était en civil ce jour là, il a quand même accordé de l'aide à ses collègues quand il a su ce qu'il s'était passé. Il tient le coup même si il y pense souvent car ce ne sont pas de belles images... Et je dois dire que je suis moi aussi indignée de voir une telle indifférence de la part de certaines personnes. Ce que j'en retiens, c'est que les gens sont égoistes et ne pensent qu'à leur petits problèmes alors qu'une personne vient de mettre fin à ses jours... Cela me désole... Mais bon, on ne changera pas le monde... Merci en tout cas d'avoir pris la peine d'écrire cet article qui résume tout à fait ce qu'il s'est réellement passé ce jour là. Bonne continuation. Coralie