Vendredi 1 janvier 2010
5
01
/01
/Jan
/2010
16:03
"Le club des incorrigibles optimistes" de Jean-Michel Guenassia - Albin Michel.
Disons tout de suite que quand je me suis arrêté à la maison de la presse de la gare de Strasbourg pour me procurer un bouquin susceptible de meubler un long voyage
en train, assez rapidement je suis resté en arrêt devant cette élégante couverture blanche, caractères style pattes de mouche noirs et rouge. Allais-je sauter le pas et oser me confronter à cet
imposant pavé de 757 pages, de prime abord plutôt dissuasif ?
Je ne l'ai pas regretté.
Il s'agit d'un livre-Janus, un roman à deux faces. Côté pile, un club d'exilés des pays de l'est majoritairement originaires de la défunte URSSS qui ont entrepris de refaire leur vie loin de
leurs racines après avoir abandonné leur famille et parfois trahi leurs idéaux. Côté face, la chronique douce-amère d'une adolescence pendant les années soixante. Le point de rencontre ?
L'arrière salle d'un bistrot de la rue Raspail où le jeune Michel Mariani, amateur de rock'n'roll et joueur de baby-foot invétéré rencontre tout ce monde sous le patronnage impressionnant
de deux grandes figures tutélaires de l'époque, Joseph Kessel et Jean-Paul Sartre, au cours de parties d'échecs acharnées, de discussions politiques enfiévrées, et de confidences diverses et
variées.
Ce roman marie avec bonheur ce qui pourrait apparaître comme les deux extrémités du genre : le récit subjectif et individuel qui évite toutefois avec brio les écueils du nombrilisme avec
une sorte de journal de Michel Mariani confronté aux angoisses bien connues liées à l'entrée dans l'âge adulte : premiers émois amoureux, frictions avec la famille, et en arrière-plan une fresque
plus collective, historique et sociale, où passé et présent se chevauchent, s'interpénètrent et se font écho. Et à l'histoire du frère de Michel,
déserteur en Algérie, répondent les destins chaotiques et tourmentés de ces hommes venus de loin un peu plus tôt et luttant avec courage contre le déclassement.
Car tous étaient d'incorrigibles optimistes....
Il se dégage dans ce bouquin au charme un peu rétro une réflexion politique
d'une certaine ampleur, une analyse de la posture de l'homme face à ce que l'on pourrait appeler l'"ordre coercitif "et dont nous avons perdu à ce jour, dans
le climat émollient qui caractérise le début de ce siècle, jusqu'à la moindre parcelle de saveur.
"Événements d'Algérie", "Petit Père des Peuples", toutes ces expressions qui nous sont désormais familières, des portions de phrases un peu vides de sens dont la souffrance contenue s'est
peu à peu cautérisée dans la gangue de nos souvenirs, tout ce magma émerge du brouhaha, dans la furie des ces roaring sixties pour nous "interpeller quelque part", nous tirer de
l'assoupissement et nous interroger sur l'écheveau des forces obscures qui font agir l'homme lorsqu'il est poussé dans ses ultimes retranchements. Se renier pour ensuite tenter de se
reconstruire, c'est un peu là le programme.
Passé les premières pages de mise en jambes, on ne s'ennuie absolument pas et on se laisse guider avec émerveillement et un brin de nostalgie dans ce Paris aujourd'hui évanoui où tout semblait
vibrer de l'euphorie post-deuxième guerre mondiale. Une fresque admirablement reconstituée, tellement vraie (au détour de chacune des pages, on s'attendrait
à voir surgir Boris Vian ou Juliette Gréco) qu'elle est sans aucun doute à teinture fortement autobiographique, et probablement truffée de nombreuses
références littéraires que je ne suis malheureusement par certain d'avoir captées à 100%.
Une petite confidence pour terminer. Il y deux raisons qui font que j'ai été particulièrement sensible à l'atmosphère du bouquin en sus de son contenu. La
première ? Il y a dans les références récurrentes à la "Fontaine Médicis" du jardin du Luxembourg, au personnage de Kessel, trop d'indices pour ne pas voir derrière tout ça une allusion appuyée à
un de mes livres cultes, "Le tour du malheur" que je ne peux que recommander chaudement au passage. La seconde ? Comme Michel, j'ai fréquenté les mêmes lieux
(avec une décennie de retard) à l'occasion de mes études et - comme il se doit - je me suis adonné au plaisir ineffable du baby-foot. Et je le dis avec solennité : celui qui n'a pas,
au fil d'interminables heures, dans des troquets enfumés et bruyants, celui qui n'a pas marqué sur une bande de l'arrière, qui n'a pas répété cassettes et gamelles, qui
n'a pas envisagé avec une once de vanité de terrasser un adversaire honni en le mettant fanny, celui qui n'a pas introduit avec gourmandise la pièce de cinquante centimes dans le
ventre de la bête de la marque (incontournable) Constellation, alors celui-là, je le dis, il ne connaît
rien de la vie !
Un bouquin qui a donc fait vibrer quelques unes de mes cordes secrètes et qui m'a enthousiasmé. Et dire que j'ai lu quelque part qu'il s'agissait du premier roman de l'auteur. Alors là, je dis
chapeau, Môssieur Guenassia !
Derniers Commentaires