廣州, 沙面岛 | Canton, Shamian

Nous avons émergé à la station de Huangsha (黄沙站). Au niveau du sol. Au dessus de nous, un vrombissement permanent. J'ai levé les yeux, regardé autour de moi. J'ai vu un fouillis de tours en construction et de bretelles d'autoroutes en surplomb.
Il nous avait fallu, pour parvenir jusqu'ici, nous lever de bon matin, nous engouffrer dans la plus proche station du MTR (港鐵), à Yau Ma Tei (油麻地). De là, accéder ensuite, par les interminables couloirs de Tsim Sha Tsui (尖沙嘴), à la gare ferroviaire de Hung Hom (紅磡站) d'où partait le premier train pour Canton que certains appellent aussi Guangzhou, ou encore 廣州. Juste avant le départ, une scène un peu particulière m'avait fait ressentir ce petit frisson irremplaçable propre à tout voyage dans une contrée un peu lointaine : des hôtesses chinoises impeccablement sanglées dans leur uniforme s'étaient plantées devant l'entrée de chacun des wagons et nous orientaient martialement vers notre compartiment. Et puis le convoi avait pris de la vitesse. Traversé les Nouveaux Territoires. Des tours, encore et toujours. Une zone de montagnes boisées. La campagne, désertée, pour cause de nouvel an chinois peut-être. Et à un moment donné la frontière avec l'Empire du Milieu. Après, des bâtiments désaffectés le long de la voie - vaguement sordides -, des rizières. Et puis Canton. A la gare, des officiers d'immigration féminins, la face dissimulée derrière un masque de protection, nous avaient accueillis sur le grand air de : "La grippe H1N1, pas de ça chez nous !" Ils avaient examiné notre passeport d'un air féroce et dubitatif. Et le métro pour finir, copie conforme de celui de Hong Kong, les escalators en moins.
A Hangshua, donc, un moment d'égarement. Où aller ? D'aucuns m'avaient bien prévenu : "comment s'orienter dans une ville étrangère ? surtout quand tout n'est indiqué qu'en idéogrammes". Un instant j'ai compris ce que pouvait ressentir une personne illettrée perdue dans notre environnement moderne. Résolument déstabilisant. On n'y pense pas assez. Concentration donc. Réflexion. Lecture approfondie du paysage. Et puis je l'ai vue. L'île de Shamian (沙面岛). Là où nous voulions aboutir. Juste en face, de l'autre côté de l'autoroute, séparée par un étroit canal d'eau vaseuse aux relents nauséabonds.
Shamian. Les vestiges très bien conservés de la concession franco-britannique édifiée au XIXe siècle après la victoire des puissances coloniales lors la guerre de l'opium. Nous avons emprunté une passerelle hideuse dont le béton se désagrégeait lentement et abouti à l'un de ces deux ponts gardés autrefois par des contingents sikhs et annamites qui défendaient l'accès à l'enclave. Dans les rues calmes bordées de banians vénérables et tentaculaires flottait une atmosphère faite de recueillement et de circonspection. Nous avons pénétré dans une honorable et majestueuse demeure se proclamant "maison du thé", ou quelque chose comme ça. Et j'ai constaté que les oiseaux de mauvais augure avaient eu tort, puisque sur les panneaux toutes les indications étaient traduites en caractères romains. A l'intérieur, luxe, raffinement, silence. Le tenancier des lieux nous a salué sans mot dire et nous laissé visiter. Quelques pièces en enfilade, sombres. Une odeur persistante d'encens et de la marqueterie chinoise en bois sombre le long des murs. Un bouddha débonnaire nous dévisageait placidement dans la pénombre. Nous étions seuls dans la boutique et s'y exhalait quelque chose comme une présence obscure qui nous interpellait de façon confuse ; souvenirs de tactiques d'un jour, d'entrevues secrètes, de conciliabules, de plans sur la comète. En somme, quelque chose comme la condensation de ces milliers d'existences maintenant évanouies, de ces destins accomplis et retournés dans l'oubli, de toutes ces histoires, grandioses ou insignifiantes, qui avaient imprégné de façon indélébile ces "riches plafonds et ces miroirs profonds". En quittant l'édifice, devant le petit jardin qui le borde, j'ai salué une statue de Confucius, et nous avons aperçu la silhouette incongrue de l'église Notre-Dame de Lourdes.
Puis nous avons flâné dans les allées, arpenté les quais.
Nous sommes ressortis de l'autre côté, nous avons longé la Rivière des Perles, immense, boueuse et calme. Le ciel était blanc, ou plutôt d'une nuance très particulière de gris, presque impénétrable. Je me souviens qu'il faisait excessivement froid. Dans un square, des pratiquants de Tai Chi Chuan se déployaient avec lenteur. Au loin, les gratte-ciel d'un quelconque centre d'affaires. Nous avons bifurqué dans Renmin lu, vers le centre de la ville.