Coefficient : 111
Marée d'équinoxe, à Dragey (50), Baie du Mont-Saint Michel.
Une route rectiligne descend en pente douce vers la mer, traverse quelques champs de genêts bordés de petits bosquets de pins parasols, passe à côté d'un crucifix pour s'arrêter brutalement face à la plage. Un chemin d'accès abrupt, taillé dans le sable et renforcé par un tissu imputrescible dégringole vers la grève.
Des panneaux situés face à l'horizon rappellent à l'éventuel touriste négligent les mille et un périls de la baie lors de la marée montante : noyade, encerclement sur un banc de sable, brouillard, orage, enlisement... N'en jetez plus ! Après cette énumération sinistre, que celui qui persiste dans l'envie de poser la plante de ses pieds sur ces étendues infinies et d'une monotonie vertigineuse me fasse signe.
Mais de ce désert sans limites offert au promeneur et grouillant de la vie de l'estran, point. Car la mer est là déjà. Molle, plate, presque huileuse, et avec patience elle grignote le rivage, emportant tout sur son passage et notamment quelques palissades dérisoires posées on ne sait comment ni pourquoi. A l'occasion d'une vague un peu plus forte que les autres, de gros blocs de sable s'écroulent dans les flots avec un bruit mou et un gros splash. La force tranquille, donc.
De chaque côté de la route, surmontant ce désastre, un cabanon loué pour les vacances, promis à une disparition prochaine et dont les occupants contemplent placidement l'agonie programmée. A priori ce n'est pas pour ce soir, mais sait-on jamais ? En face, le café-bar "La Bohème" également voué à sombrer dans les flots. En attendant l'issue inéluctable, les consommateurs sirotent une (dernière ?) bière en regardant le soleil disparaître sous l'horizon.
L'année dernière (ou il ya deux ans déjà ?) j'avais profité de ce contexte pour tenter de tester la probité de certains agents immobiliers. Sur une barrière délimitant le lopin de dune entourant le pavillon était placardée une affiche "à vendre". Un propriétaire peu scrupuleux avait-il entrepris une pêche au gogo de passage afin de se débarrasser à bon compte de son bien avant qu'il ne soit trop tard ? Et l'agent immobilier était-il son complice ? Un petit coup de fil me permit d'en savoir un peu plus. Sans que je lui demande, mon interlocuteur m'annonça tout de go que le bâtiment était éphémère, mais que le prix relativement modique pourrait rendre l'opération intéressante par rapport à plusieurs années de location de vacances. Une sorte de viager sur les caprices de la nature, en sorte.
Nature si mystérieuse... Alors que le Mont s'enlise, alors qu'un projet pharaonique s'est engagé pour le rendre (un peu) à la mer, ici la terre est attaquée, alors qu'elle ne l'était pas avant. J'ai encore ce souvenir bien présent à l'esprit : il y a de celà une vingtaine d'années, une vaste langue de terre s'était constituée et progressait vers le large en éloignant irrémédiablement la ligne du rivage, rendant la mer chaque saison plus lointaine. Maintenant, retour en arrière. Alors pourquoi ? Réchauffement climatique ? Peut-être... mais surtout l'occasion de se convaincre qu'il y a toujours autant de choses qui nous échappent.