Tamata
"Tamata et l'alliance" de Bernard Moitessier - Arthaud.
Un certain jour de 1968, Bernard Moitessier, alors en tête du "Golden Globe" double le cap de Bonne Espérance. Croisant au large un cargo, il y catapulte à l'aide d'un lance-pierre un message : "Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme".
Commence ainsi "La longue route", récit d'un voyage hors norme. Récit d'un renoncement, de l'appel vers une autre vie. Le bouquin que j'avais lu il y a quelques années déjà m'avait émerveillé. Guidé par une force quasi-magnétique, on se voyait, succombant à un élan irrépressible venu de l'intérieur, chevauchant la crête des vagues frangées d'écume, on y devinait des ciels bleus, le parfum de la liberté ultime, le vol des grands oiseaux blancs, on imaginait la caresse du vent sur la peau, le grand ciel étoilé avec la croix du sud étincelant au dessus de notre tête...
Enivrant, donc. Fasciné par cette expérience confinant au mystique, j'ai donc ressenti l'intérêt d'explorer un peu plus avant le personnage en me procurant ses mémoires, d'où l'achat de cette ouvrage par internet (celui-ci n'étant plus vraiment disponible en librairie).
La lecture de ce volumineux témoignage procure un sentiment mitigé. Un peu comparable à celui d'aller explorer les arrière-cuisines d'un restaurant réputé après un excellent repas. Certes, le ton y est toujours, à commencer par le grand souffle de liberté qui sous tend l'histoire de Bernard Moitessier. Et on ne peut manquer d'être fasciné par le caractère romanesque de cette existence, façonnée dans ses premières années par le parfum de l'Indochine coloniale. Le golfe du Siam, les jonques, les fleuves boueux, la chaleur, on s'y croirait. Puis les déchirures d'une guerre fratricide, les lointains échos de la France de là-bas que l'auteur n'a jamais connue et qui se déshonore. La tentation de la violence, et puis l'appel de la mer comme une délivrance.
Mais l'art, avec sa façon d'enrober les choses pour en faire de belle histoires est quelque chose comme un gros mensonge. Exit la "Longue route" donc, ses enjolivures, son mysticisme a posteriori, cette belle histoire un peu arrangée. Place au récit complet et détaillé d'une vie, avec en corollaire les inévitables failles et zones d'ombre, que l'auteur mettra en scène de façon cruelle, et à son corps défendant sans doute : son égocentrisme assez bien représenté par sa conduite plus que cavalière envers ses différentes compagnes successives, sa naïveté confondante incarnée dans un baba-coolisme premier degré façon "tout le monde il est beau tout le monde il est gentil", son laisser-aller frisant parfois la négligence, son manque de professionnalisme à certains moments.
Nul n'est parfait, dira-t-on. Et l'indulgence est nécessaire. Et puis dans la vie, que ce soit à Sarcelles ou dans l'Atoll d'Ahé, il y a toujours le quotidien avec lequel il revient de composer à sa façon. Et l'on pardonnera à l'auteur son explication des mille et une façons d'accommoder le compost à partir des différentes déjections et matières mises à notre disposition par Mère Nature, et qui ne semblent intéresser que lui, on lui passera aussi ses considérations philosophiques un peu fumeuses, et on gardera dans la tête somme toute, l'histoire d'une vie (d'un destin ?) hors du commun.