Unheimliche

Publié le par ErMa

P1010468bis

 

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Baudelaire - Les correspondances.


Jour de pluie... Dimanche matin. Nous errons dans Hennessy Road, une des artères principales qui sillonnent la ville d'est en ouest. Du monde, mais point trop, même à Hong Kong on est jour férié tout de même ! Le temps est lourd, tiède, moite et émollient. Il flotte dans notre sillage quelque chose de très particulier une sorte d'intimité feutrée qui s'ouvre devant nous à chacun de nos pas. On entr'aperçoit, au delà des tours de verre qui s'élancent au dessus de nos yeux, de gros nuages noirs qui dévorent le mont Victoria.


Je me laisse emporter par une rêverie étrange, une sorte de torpeur que j'attribue à une insuffisante nuit de sommeil, mais pas exactement en fait. Plutôt comme l'impression de flotter dans un monde irrémédiablement étranger, mais en même temps parcouru par de très lointaines réminiscences. Un sentiment de déracinement, de distance absolue, auquel se superpose la très troublante et bizarre certitude que tout ce que j'ai sous les yeux me dit quelque chose. Qu'ai-je bien pu percevoir pour me trouver soudainement confronté à cette évidence un peu inquiétante ? Ces objets entrevus dans la supérette que nous venons de traverser, ces légumes turgescents à l'aspect totalement inconnu, cette espèce de palourde géante laissant s'échapper de sa coquille un gros cylindre de chair à la forme équivoque ? Ces champignons à la forme étrange ? Ou ce gros poisson chinois qui me dévisageait du fond de son aquarium ? Qui sait ? 

Je me suis alors souvenu être passé juste avant devant une espèce de gargote qui longeait l'avenue. Il y avait en devanture une batterie de canards laqués alignés sur des crocs de boucher Et, à côté des bestioles rôties, de petits morceaux de chair caramélisée accrochés, accompagnaient de façon sinistre cet étalage vaguement macabre. A la façon dont ils m'apparaissaient, j'ai été un moment saisi par la sensation bizarre et atroce en même temps qu'il s'agisssait d'oiselets de la taille d'un quart de moineau et portés avec une cruauté grotesque aux regard des passants. 

Nous sommes arrivés à un croisement, le feu est passé au vert, accompagné d'un crépitement tonitruant nous intimant l'ordre de traverser sans tarder. En face, débouchant de la rue perpendiculaire, une file de taxis Toyota rouges s'était petit à peu amoncelée, il faisaient ronfler leur moteur avec impatience. J'ai perçu une odeur douceâtre et vaguement écoeurante. Des remugles d'égouts, peut-être. Mélangés à de la vapeur d'essence.
 
Un léger vertige, une forme très particulière d'ébriété. Un déséquilibre momentané. Que d'aucuns attribueraient à une forme atténuée de l'obscur sentiment de
déjà vu, peut être favorisée par la réaction de l'organisme au décalage horaire... Sans doute le travail du cerveau occupé à faire coïncider deux perceptions de la réalité dans un même tableau. J'avais pris le parti de jouer avec cette sensation subtile comme l'on peut moduler son ivresse en consommant la juste proportion d'alcool. Je me suis mis à repenser à ces évocations de la Chine tapies dans mon inconscient... Tintin ? Le lotus bleu ? Les parties de de mah-jong en famille avec le jeu ramené par mon grand-père au cours de ses voyages en extrême-orient ? Ou des lectures dont je ne me souvenais pas, ou encore des rêves enfouis et affleurant à la surface comme la racine de ces banians aux formes torturées que j'avais aperçus tout à l'heure dans un parc ?

La journée s'est avancée, cette sensation s'est progressivement dissipée sans s'éteindre tout à fait. Le temps devenait menaçant. Parvenus à l'embarcadère, nous avons emprunté le Star Ferry, vert et blanc qui, pour le tarif modique de 1,70 HK$ (0,15 € !) nous a transportés sur l'autre rive. La-bas, la façade de l'hôtel Peninsula invitait à se souvenir de l'époque du Hong Kong colonial britannique, mais leurs fantômes ne me sont pas apparus. Alors que des cataractes commençaient à se déverser sur les rues nullement dépeuplées, nous nous sommes réfugiés dans le Hong Kong Museum of Art. Là-bas, entre le premier et le deuxième étage, nous avons parcouru une exposition de peintures sur soie datées d'entre le XIIIe et le XVIIe siècles, et dont les auteurs m'étaient totalement inconnus. Beaucoup plus hautes que larges, elles révélaient un art de la perspective extraordinairement délicat : des paysages de montagne donnaient l'impression de s'estomper dans la lointain. Et, aussi loin que se porte le regard, le même luxe de détails apparaissait. Vraiment étonnant, et  j'ai éprouvé un vrai trouble en réalisant que certaines de ces estampes, d'un style résolument nouveau pour moi, étaient contemporaines voire antérieures à la Joconde. Puis nous avons survolé une galerie offrant un panorama de la céramique chinoise depuis l'époque néolithique jusqu'à celle des Qing en passant par les
dynasties des Tang, des Yuan, des Song et des Ming et j'en passe.

La nuit tombait, le ciel devenait crépusculaire, la pluie redoublait d'intensité. On voyait scintiller les gratte-ciel en face, de l'autre côté de la baie, et leurs illuminations se reflétaient dans l'eau. J'ai été soudainement pénétré par l'évidence qu'un autre monde existait, dont je ne savais rien, j'ai été de nouveau saisi par ce même très vague étourdissement, et je me suis dit que décidément, j'allais avoir beaucoup de mal avec le jetlag.

Publié dans Explorer

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article