To be or not to be
Ou les impressions d'un quidam venant de lire Hamlet pour la première fois.Well, Shakespeare, he's in the alley
With his pointed shoes and his bells
B. D. - Stuck inside of Mobile with the Memphis blues again.
Eh oui, j'avoue, jamais je n'avais pris la peine de lire ce grand classique qui contient la citation (peut-être) la plus connue au monde.
C'est à la faveur d'une lecture récente, où j'avais pris connaissance de cette autre phrase admirable :
"Ô Dieu ! Je pourrais être enfermé dans une coquille de noix, et me regarder comme le roi d'un espace infini, si je n'avais pas de mauvais rêves."
que m'est venue l'envie de me confronter avec ce chef-d'oeuvre intemporel.
Sitôt dit sitôt fait, quelques jours après, j'avais devant les yeux l'édition librio (2 € sur Amazon), qui attendait impatiemment sur ma table de chevet que je la commence.
Me voila donc paré pour ce voyage prestigieux, ponctué de quelques jalons intangibles, archétypes incrustés dans notre conscience, comme autant de rochers dans l'océan en furie ceinturant le royaume d'Elseneur. En avant, donc... Ce qui suit est donc le compte-rendu succinct de ma navigation perso au travers des arcanes de ce grand classique.
Dans l'Acte II, l'intrigue se développe, et la folie (simulée ? réelle ?) de Hamlet nous vaut quelques réparties mémorables dont celle (page 46) sur la coquille de noix présentée précédemment, et dans la foulée, une autre : "le ciel, ce dais splendide, regardez ! Ce magnifique plafond, ce toit majestueux constellé de flammes d'or, eh bien ! Il ne m'apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles." que j'ai la ferme intention de replacer le moment venu.
Acte III, Scène Première : nous voici au moment névralgique. "Être ou ne pas être, c'est là la question", déclame Hamlet. Ce qui n'était pour moi qu'une tautologie un peu creuse à force d'avoir été répétée revêt brusquement un sens un peu plus précis. La tirade complète fait une trentaine de lignes, et la phrase qui suit me paraît apporter un éclairage très intéressant pour compléter le sens "brut de décoffrage" de ce que nous apprenons à l'école : "qui voudrait porter ces fardeaux... si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée dont nul voyageur ne revient,... ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ? Ainsi, la conscience fait de nous des lâches..."
A l'Acte IV, fini de rigoler. Victime expiatoire des fautes et de la folie des hommes, Ophélie choisit de se donner la mort. Flash immédiat sur le célèbre poème d'Arthur Rimbaud, sans doute inspiré par le tableau bien connu du peintre préraphaëlite John Everett Millais :Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles ...
On entend dans les bois lointains des hallalis.
Précédant le cataclysme final, La Scène Première de l'Acte V est crépusculaire à souhait avec la fameuse scène dans le cimetière, représentée en haut de page, dans laquelle Hamlet tient le crâne. J'apprends que ledit objet appartenait à Yorick, le fou du roi. Ô vanité...
Mon propos en fait ? Je pense qu'on reconnaît les oeuvres de tout premier plan sur la base de deux critères importants (il y en a sans doute d'autres, mais ceux-ci me sont venus à l'esprit immédiatement) : tout d'abord, elles véhiculent un message si intense et si dense (novateur, ou alors reprenant des mythes plus anciens ?) qu'on éprouve un besoin impérieux d'y revenir pour les appréhender sous une autre perspective dont on pressent qu'elle nous apportera immanquablement un éclairage encore différent. De la sorte, elles infusent dans nos esprits ; ensuite, elles font appel à des notions universelles dans lesquelles chacun se reconnaît, et c'est sur ces bases qu'elles contribuent à la construction de cet inconscient collectif qui continue de nourrir notre culture occidentale.
Au final, même si le style est un peu "old fashion", même s'il faut quand même se munir d'une certaine dose de concentration pour venir à bout de cet opuscule (128 pages), je recommande cette expérience. Absolument.