La planète Kalgar

Publié le par ErMa

Tous, nous voguons vers quelque rive imaginaire.

PINDARE.


"La Planète Kalgar" de Maurice Vauthier - Idéal-Bibliothèque.


Enfant, j'étais le prince d'une ville que je voulais à ma mesure. Non pas la grande, la vraie avec ses trottoirs roses, le square, les cerisiers en fleurs, celle qui étalait à perte de vue la grande avenue que je voyais s'ouvrir devant moi. Et les deux tours jumelles qui gardaient solidement le chemin de la Porte Océane.


Non. Ma ville à moi, c'était quelque chose de plus intime, de presque miniature, quelque chose à mon idée, que je gardais sous mon contrôle et dont j'étais l'architecte. Je bâtissais par la pensée des canaux, des trottoirs en bois, des constructions fabuleuses de toutes sortes.


C'était mon monde à moi. Magique, merveilleux, docile, soumis à mes désirs et à mon bon vouloir. Je m'obstinais à ne pas y voir la cristallisation, le double du Monde, le vrai, celui dans lequel je m'immisçais, doucement, et que j'apprenais à domestiquer.


Plus tard, dégagé de cette illusion, il me fallut, pour raviver la flamme et atténuer la déception d'avoir pris pied dans le réel, le reflet si pâle et vain de cet univers tout d'harmonie qui se pliait si bien à ma volonté, il me fallut avoir recours aux livres. Je me souviens de la bibliothèque municipale, son odeur si particulière - le papier - et les pages des livres qu'on froissait. Dans un livre - lequel ? Je mis tant de temps à en retrouver la trâce - j'avais appris que Peter Van de Kamp prétendait avoir découvert des planètes autour de l'étoile 61 Cygni, située à 11,6 années-lumière de la Terre. Et puis je découvris Kalgar, et ce fut un choc, intense et profond comme le fût mon premier contact avec le Cinéma. A l'ABC (ou peut-être était-ce le Kursaal, ou l'Alhambra...), des pirates avaient investi une île déserte. Je voyais la mer en face de moi, on me poursuivait. J'étais ailleurs... projeté dans un autre Monde, une aventure singulière, dont je vivais intensément chaque seconde.


Bien des années après, suite à mon insistance, Manon, qui officiait à la Bibliothèque Municipale du Havre, sauva du pilon le livre précieux, et celui-ci, tel la Belle au Bois Dormant resta longtemps oublié au fin fonds de ma bibliothèque.


Et puis, l'autre jour, j'ai eu un flash.  M'était venue à l'esprit la question suivante  : "notre faculté d'émerveillement diminue-t-elle avec le temps ?". De la même manière que nos capacités physiques déclinent, que nos neurones disparaissent peu à peu, que la plasticité de notre cerveau diminue, serait-il possible que, en corollaire, notre capacité à nous transporter ailleurs, subisse hélas le même itinéraire ? 


That was the question...


Ah ! Retrouver vite l'ouvrage, le débarrasser de sa couche de poussière, et puis se replonger dedans !


En entamant la lecture, une idée saugrenue m'a traversé : "pourquoi avoir attendu si longtemps ?" et la réponse, toute d'amertume, que je pressentais, et qui allait avec : "parce que tu as si peur d'être déçu, mon fils".


J'ai relu la planète Kalgar, donc. De Maurice Vauthier. Toute une époque, en fait. Celle de la collection "Signe de Piste", avec les illustrations type "blonds aryens" de Pierre Joubert. Cet univers tendance boy-scout n'était à vrai dire pas trop mon style. Mais je n'ai pas été déçu. Bien sûr, c'est un peu daté, old fashion, sans doute un peu cucu, mais l'éblouissement jaillit toujours des pages jaunies. Il y  a l'histoire : une expédition, fuyant la destruction probable de la Terre, part pour  la planète Kalgar, et s'y trouve plongée dans une féerie exaltante. Mais des menaces pèsent. Ce nouvel Eden paraîtrait si précaire...  Des signes étranges et inquiétants surgissent... Une race supérieure aurait-elle jadis ocupé les lieux ? Et qu'est-il advenu d'une expédition antérieure, à destination de Kalgar, et qui se serait abîmée corps et biens durant le voyage sur une ceinture d'astéroïdes ? Cela a beau être un "livre pour la jeunesse", c'est magnifiquement écrit : un style somptueux, poétique et subtil. Comment se fait-il que cet homme n'ait en fait jamais été reconnu comme un grand écrivain ? Et la réflexion derrière tout ça est tout à fait digne d'intérêt.

J'ai relu ce livre et donc, et même si c'est difficile à apprécier, j'en suis ressorti aussi ému qu'à la première lecture. Et je ne m'y attendais pas tout à fait. Ça m'a laissé perplexe, et puis j'ai fini par me dire, je ne sais pas pourquoi, mais je le savais, que ce livre était particulier : il avait eu une profonde influence sur moi, il avait contribué à forger une partie de ce que je suis maintenant.

Sommes nous toujours le même ou sommes nous un autre ? Ce qui est passé est passé, et ne reviendra jamais. Du moins - et c'est une chance - sous la même forme. N'entretenons donc pas l'illusion stérile de l'éternel retour. Il est vital pour la santé de l'esprit de ne rien regretter et de veiller à  se renouveler. Mais au-delà des choses qui passent et qui s'effacent, il y a toujours quelques...  moments forts ?.. vérités essentielles ?.. états de grâce ?..  qui auront résisté aux outrages du temps et perdureront en nous. Et nous nous nourrirons d'elles, et aussi de ce que nous avons été, pour mieux grandir.

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A
Je suis arrivée ici parce que je cherche ce livre : je l' ai lu enfant, mais ne le retrouve nulle part, et j' aimerais tant le relire !<br /> Comme vous...<br /> Il va falloir que je me le rachète !!!<br /> Merci du partage de votre expérience.
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J
Je viens de refermer la Planète Kalgar... qui m'a fait une impression aussi forte qu'il y a 30 ans. Je n'ai pas été déçu. Merci encore de m'avoir, grâce à ton blog, permis de retrouver ce livre.<br /> Jean-Philippe
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E
<br /> Merci de ton retour. Heureux d'avoir réactivé des souvenirs de jeunesse...<br /> <br /> <br />
J
Merci beaucoup de ta réponse ultra rapide ! Tu mets un terme à une quête de plusieurs années... Dès mon arrivée en France dans qques semaines (j'habite à Montréal), je me le procurerai via Chapitre ou Price Minister.<br /> Et après la relecture je reviendrai sur ton blog laisser mes impressions, 30 ans après... De tous les livres que j'ai lus dans mon enfance, c'est un de ceux qui m'a laissé le souvenir le plus marquant.<br /> Jean-Philippe
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E
Tout à fait !!!!! C'est exactement ce que tu dis. La collection est Idéal-Bibliothèque. Tu peux te procurer le bouquin via internet, sur le site de Chapitre par exemple, à un prix modique, de 7 à 20 €, selon l'état.<br /> <br /> Heureux d'avoir contribué à ranimer tes souvenirs. Tiens moi au courant si tu le relis.
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J
Bonjour,<br /> En lisant ton blog je me demande si la Planète Kalgar n'est pas un livre qui m'avait conquis gamin et que je cherche depuis des années, sans m'en souvenir du titre ni du nom de l'auteur. S'agit-il de cette planète dont les résidents portent au cou un médaillon qui indique le numéro de leur génération, et où une comète vient périodiquement changer l'atmosphère, et faire ressurgir la race antérieure ?<br /> J'avais adoré ce livre, et le seul indice tangible dont je me souvienne est la collection : Idéal - Bibliothèque ou Rouge et Or - Souveraine.<br /> <br /> Merci,<br /> Jean-Philippe
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