Le voyage en France
"Le voyage en France" de Benoît Duteurtre - Folio.
Oui, je sais. J'ai déjà utilisé cette image dans un article précédent de mon blog. Mais, réflexion faite, quoi de mieux que ce "déjeuner à Sainte-Adresse" de Claude Monet, pour illustrer le versant heureux du Havre, ses ciels lumineux, les ombres crues, la lumière qui se déverse à gros bouillons, l'horizon bleu de la mer.
Benoît Duteurtre est originaire du Havre, comme Christine Lagarde, Laurent Ruquié et accessoirement arrière-petit-fils de René Coty, qui fut un éphémère président de la défunte Quatrième République. Il est par ailleurs à peu près mon contemporain, ce qui m'a donné l'idée d'acheter ce livre, prix Fémina 2001, pour voir si j'y retrouvais ce qui avait fait le sel de mon enfance et de mon adolescence il y a déjà quelques (nombreuses) années.
Cet ouvrage entremêle les destins d'un américain francophile débarquant en Normandie, soucieux de découvrir la patrie des impressionnistes, à la vie désinvolte d'un français quadragénaire épris d'Amérique. Que va-t-il se passer ? Vont-ils se rencontrer ? Tout au long de l'histoire on verra différents personnages entrer en scène, interagir, et puis disparaître. C'est alerte, pas ennuyeux du tout, et un brin décousu. En outre, ça réunit deux des trois ingrédients-clés de ce qui fait un bon roman, ou du moins un roman promis à un certain succès : l'ancrage dans le réel, dont on devine qu'il procède d'une grande part autobiographique, et une bonne dose d'ironie (ou de cynisme, au choix). Seul manque à l'appel le dernier critère, car le nombrilisme attendu, et caractéristique de nos époques individualistes et narcissiques n'est pas au rendez-vous. Il est remplacé par une forme de détachement, un parti pris pour le loufoque un peu pesant (je dois dire que le loufoque n'est pas trop ma tasse de thé). Il faut donc croire que rien n'est facile, et encore moins sortir des sentiers battus, aussi m'a-t-il semblé que cette tentative de prendre de la distance avec soi-même procurait une sensation somme toute assez artificielle, une forme de superficialité qui empêchait cet ouvrage d'être reçu comme autre chose qu'un catalogue d'impressions assez hétéroclites, bref d'avoir du sens. Mais peut-être est-ce ça, l'impressionnisme en littérature...
Voilà donc pour mes réserves. Mais il faut reconnaître à Benoît Duquesne un vrai talent d'écrivain. Bien sûr, c'est un peu irrégulier par moments, mais certains passages tout en finesse sont écrits dans une langue merveilleusement harmonieuse et décrivent de façon très subtile cette atmosphère si particulière du Havre (et aussi de Paris) que j'ai eu le plaisir de connaître moi-aussi.