La bombe de Hitler
"La bombe de Hitler" de Rainer Karlsch - Calmann-Lévy.
Le 21 Juillet 1947, six sillages incandescents zébrèrent le ciel Américain. Trois à New-York, deux à Chicago, un à Washington. En l'espace de quelques secondes, les gratte-ciel du nouveau monde furent pulvérisés et, passé le bruit et la fureur, de vastes champignons atomiques s'élevèrent, pour se disperser ensuite en une pluie dense de cendres radioactives.
Les premières bombes du Reich, propulsées par une version améliorée de la fusée A4 développée à Peenenmünde par Werner Van Braun venaient d'envahir le ciel des Etats-Unis d'Amérique pour y porter ravage et destruction. Cette incursion avait été précédée de quelques heures par l'atomisation totale et définitive de Londres. Le bilan fut terrifiant, et se chiffra en millions de morts ; prise par surprise, totalement désorganisée, l'ensemble de l'organisation alliée s'effondra. Une capitulation sans conditions eut lieu un mois plus tard et sur la hampe des mats fichés au sommet des quelques rares buildings qui avaient résisté à l'assaut, l'on vit fleurir des svastikas.
Ceci n'arriva pas. Heureusement. Mais il s'en aurait fallu de pas grand chose, finalement, pour que cette Uchronie, dans la lignée des romans "Fatherland" de Robert Harris et "Le Maître du Haut-Château" de Philip K. Dick, se déroulât. Que Roosevelt ne fût pas convaincu par les appels réitérés de Einstein pour développer l'arme atomique, que le projet Manhattan se développât avec quelques mois ou années de retard, que des difficultés diverses en eussent perturbé le déroulement, que Hiltler ne se fût pas obstiné de façon suicidaire à développer les opérations militaires sur tous les fronts, conduisant au désastre de Stalingrad, tournant de la guerre.
Car le Reich avait développé depuis un certain temps un programme nucléaire d'envergure, mais qui vint en fait quelques années trop tard. Et les bombardements massifs des forces alliées avaient heureusement fortement entamé le potentiel industriel de l'Allemagne. Et c'est dans des installations enterrées ou soigneusement dissimulées que se déroulaient les expériences.
Le livre de Reiner Karlsch, formidablement documenté, met en lumière tout ce processus. S'agissant d'un sujet sensible il est bien évidemment très difficile d'accéder aux sources. La plupart ayant disparu lors de la chute finale du Reich, car une règle d'or voulait que les nazis ne laissent pas de traces. D'autres sont toujours classées et hors d'accès, aux USA ou en Russie. Il est donc probable que la vérité esquissée ici ne soit pas encore définitive.
Un patient travail documentaire et de recoupement de nombreuses sources dont de nombreux témoignages oraux a pourtant permis d'accéder aux grandes lignes de ce qui advint vraiment. D'abord dispersée et donc relativement inefficace, soumise à des rivalités entre personnes (dont le célèbre Werner Heisenberg, fondateur de la mécanique quantique et père de la formule éponyme), la recherche fût finalement regroupée sous la férule des SS, placée sous l'autorité conjointe de Diebner et Gerlach.
Un livre dense, remarquablement documenté, parfois touffu, qui fait froid dans le dos. Et qui contribue à lever le voile sur ce à quoi nous eûmes la chance d'échapper.
(*) L'eau lourde était utilisée en tant que modérateur, permettant de ralentir les neutrons émis par la fusion de l'uranium 235, et contribuant ainsi à entretenir la réaction en chaîne.