Ce que le jour doit à la nuit

Publié le par ErMa

"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina Khadra - Julliard.

D'abord avouons mon ignorance : je croyais que Yasmina Khadra était ... une femme, impression démentie par Wikipédia. "Jasmin vert" est en fait  le pseudonyme de Mohamed Moulessehoul, écrivain algérien bien connu, auteur en particulier des aventures du commissaire  Brahim Llob dans l'Alger soumis aux exactions du GIA.

Le livre, donc. Chassé du bled par la misère, le jeune Younès  aboutit à Oran, où son père se démène vainement pour fournir à sa famille des raisons d'espérer en l'avenir. En désespoir de cause, Younès est confié à son oncle, pharmacien algérien marié à une Française pied-noir, afin que celui-ci puisse bénéficier d'une éducation conforme aux potentialités que son père a décelées en lui.

Sur plusieurs dizaines d'années, au fil du destin de Younès, on suit en filigrane l'évolution de l'Algérie depuis la  colonisation et les exactions qui l'accompagnent jusqu'aux soubresauts annonciateurs de la lutte pour l'indépendance. La double culture du héros agit en quelque sorte comme un filtre permettant de rejeter les anathèmes, les partis pris dans un sens comme un autre pour percevoir, au travers de plusieurs existences entrechoquées la cruauté de ce divorce entre deux communautés, un drame qui ne fera au bout du compte ni vainqueurs ni vaincus, mais laissera des consciences égarées au bout de la route.

Yasmina Khadra cultive un arrière-goût amer pour les occasions manquées, les choses mortes avant même d'avoir commencé. Ce qui constitue le coeur du récit, la faute originelle qui prélude à la passion du héros pour Emilie, qui le poursuivra toute sa vie, est en quelque sorte la métaphore de l'histoire de la colonisation en Algérie. Là est la trame sur laquelle s'élabore la tension qui  se développe progressivement au fil du récit. Mais pourquoi faut-il que les plus belles histoires se terminent toujours mal ?

Oui, il faut le dire, le style de ce livre qui a été directement écrit en français est admirable. Et ce d'autant plus que l'auteur est originellement de langue arabe. Même si ça fait un peu convenu de le dire, il y a un peu de Camus là-dedans. Ça peut d'ailleurs paraître étrange, puisque les deux ne ne sont pas a priori du même bord. Mais à la réflexion peut-être n'est-ce pas si étonnant que ça. Après tout, indépendemment des origines, il se pourrait que l'environnement agisse de façon subreptice et uniforme sur les esprits, pourvu qu'ils soient assez sensibles pour en subir l'influence. Et l'écriture serait un réceptacle de tout ce qui existe en dehors et autour de nous, de cet appel  qu'on pressent,  de ces signes qui se dévoilent et finissent par s'imposer à notre conscience. Le soleil incandescent, la mer, la lumière, le ciel bleu, la terre défrichée par les hommes, les rencontres, les destins qui se construisent, les amitiés indéfectibles ravagées par l'irruption de la guerre, les passions sans issue, les vies qui se frôlent, se croisent, se séparent, se déchirent... 

Au cours de cet ample roman, on sent la terre et les hommes vibrer. Comme un parfum d'éternité. Et ce livre  a la beauté obscure et sans pitié des rêves évanouis.

Tant pis pour le Sud,
C'était pourtant bien.
On aurait pu vivre plus d'un million d'années.
Et toujours en été.

Publié dans Lire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article