Les savants d'Hitler

Publié le par ErMa

"Les savants d'Hitler" de John Cornwelll - Albin Michel.

Un chose me fascine et me tarabuste de façon insistante depuis des lustres, et je ne suis pas sûr d'avoir encore le moins du monde épuisé le sujet. On pourrait la résumer de la façon suivante : comment il y a moins d'un siècle, l'Europe a pu tomber dans des abîmes dont ne nous sommes d"ailleurs pas encore totalement relevés. Quel raison profonde, ou au minimum quel concours de circonstances expliquent ce phénomène ?

Dans la lignée de la
lecture précédente, je me suis donc procuré cet ouvrage.

Au début du vingtième siècle, la science allemande rayonnait sur le Monde. En 1900,  au congrès mondial des mathématiques tenus à Paris, Hilbert exposait son programme pour venir à bout des 23 problèmes les plus importants restant encore à résoudre, et ce questionnement symbolique parachevait en quelque sorte la domination des scientifiques allemands sur l'ensemble de la planète, comme si notre avenir se dessinait dans ces cerveaux prodigieux.

Las, les mouvements souterrains de l'histoire étaient déjà en oeuvre : l'éveil des nationalismes,  la boucherie sanglante de 14-18, l'humiliation née du calamiteux traité de Versailles, la république de Weimar, ses brouettes remplies de billets de banque de cent milliards de marks,  la crise de 29, etc,... tous ces épisodes allaient forger les esprits pour que la tragédie s'exprime.

Dans ce contexte troublé, la science avait acquis un  rôle de premier plan, en perdant au passage l'innocence de ses origines, si tant est que celle-ci ait jamais existé.  Déjà sous les auspices de l'inflexible Fritz Haber, les gaz de combat commençaient de décimer les champs de bataille de la grande guerre : chlore, phosgène, précurseurs des sinistres tabun et sarin. Mais, malgré l'avance technologique allemande,  cette offensive liée à l'utilisation d'une arme nouvelle ne faisait qu'inaugurer une escalade implacable. La répartie vint rapidement d'en face et les vents dominants, orientés en faveurs des alliés firent regretter amèrement aux troupes de l'empereur Guillaume leur initiative irréfléchie.

Après la prise de pouvoir par Hitler, les événements s'enchaînèrent de façon prévisible et irrémédiable : les lois raciales et la montée de l'antisémitisme, le déploiement de cette idéologie non seulement délétère mais aussi absurde, car elle portait en elle-même le germe de l'autodestruction. Une grande partie de ce que l'Allemagne comptait de scientifiques de grand renom, dont le plus emblématique était Albert Einstein, finit par quitter le pays pour aller in fine porter main-forte à l'organisation alliée. A noter que tout ceci eut lieu sans grande réaction des universitaires "aryens", bien contents de pouvoir disposer des places rendues vacantes par les émigrants forcés. A certains, tout de même troublés par les conséquences de cette hémorragie sur la puissance technologique de leur pays, il fut répondu que le Reich pourrait bien se passer  de la "science juive" pendant quelques années...

Un des mérites certains de ce livre est de battre en brèche un certain nombre d'idées reçues concernant le fonctionnement du IIIème Reich. Derrière l'ordonnancement parfait, l'image de l'ordre implacable dont le point d'orgue demeure le congrès de Nuremberg, mis en scène par Goebbels et photographié par Leni Rieffenstahl, c'est un tout autre mode de fonctionnement qui se déployait : chaos, rivalités et déchirements. Un Fûhrer indécis, indolent et dilettante, levé tard le matin, reclus dans sa tanière. Des sous-fifres qui se bousculaient pour être dans les petits papiers du chef. L'autisme. Le déni de la réalité. La croyance absurde en la toute puissance de la volonté. Himmler, imprégné par un tas de balivernes pseudo-scientifiques, convaincu des bienfaits de la médecine douce par les plantes, ordonnait un programme de culture... dans les camps de concentration.
L'Ahnenerbe, un programme ésotérique ne reposant sur aucun bien-fondé scientifique, et censé établir de façon rationnelle les origines de la supériorité de la race aryenne, était lancé sur la seule volonté du chef, au détriment d'études plus sérieuses comme le développement du programme atomique, ou encore la mise au point d'armes plus efficaces dont par exemple l'avion à réaction... auquel Hitler ne croyait pas.

La question centrale est bien étendu le rôle des personnalités éminentes et la place de la science dans ce désastre. L'auteur pointe ici du doigt l'attitude adoptée par une certaine école de pensée (peut-être majoritaire) dont le représentant le plus connu fut Heisenberg, et que l'on pourrait assimiler à une variante du Ponce Pilatisme, à savoir se réfugier dans une bulle de "pureté irresponsable" en occultant le lien entre leurs découvertes et l'usage criminel qui en était fait. Après la défaite de l'Allemagne, la plupart de ceux-ci fut rassemblée en Angleterre dans une bâtisse nommée "Farm Hill", truffée de micros comme il se doit. Les enregistrements de toutes leurs conversations ont été depuis lors conservés. L'annonce de l'explosion de la première bombe atomique sur Hiroshima intervient comme l'heure de vérité. Elle offre un résumé glacial des différentes attitudes des uns et des autres, poussés par les circonstances dans leurs oltimes retranchements, et dévoilant leur part la plus intime.

Un ouvrage magistral et saisissant, que je recommande absolument.


Publié dans Lire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article