Hurtigruten 12 | La ville dont l'emblême est un parapluie

Étrange ambiance ce matin. Celle des choses qui vont bientôt se terminer. On se sent un peu sur la brèche, les instants ne défilent plus sans en avoir l'air avec calme, décontraction et indifférence. On sent que quelque chose de plus solennel se trame derrière tout ça. Quelque chose qui ressemble à la fin d'un rêve, d'une parenthèse que l'on espère avoir savouré avec suffisamment d'envie, et au retour vers des choses plus triviales. Déjà les valises s'accumulent dans les couloirs, des femmes de ménages stressées envahissent les cabines tout juste délaissées. Les passagers, le regard un peu vide, se sont amassés dans le salon panoramique. Au delà des fenêtres giflées par de longues écharpes de pluie, on voit défiler le golfe de Bergen.

Ensuite, nous avons débarqué. Les bourrasques s'étaient un peu calmées. Nous avons regagné notre hôtel avec un très net sentiment de vague à l'âme que n'arrivait pas à dissiper le ciel redevenu momentanément plus clair, un de ces grands ciels brouillés que l'on voit dans les tableaux des maîtres hollandais. De nouveau, visite de Bryggen, les maisons en bois qui se reflètent dans l'eau, le marché aux poissons, la grand place avec sa fontaine bordée de statues monumentales représentant divers types de norvégiens au cours des âges.
En fin d'après-midi, grimpette à Fløyen. En bas, en plein centre-ville, le long de la darse, on voyait la silhouette noire et blanche du Trollfjord qui se préparait pour un nouveau départ.
Nouveau départ, cette fois-ci sous la pluie, donc. La vie à bord continuait, sans nous maintenant.
Nous sommes redescendus à pied en traversant les bois. Le temps était sombre. Dans une ruelle étroite une des devantures proclamait quelque chose comme "réparation de parapluies". Je me suis dit que Bergen était bien cette cité où il pleuvait presque tout le temps, que cela devait finir par être pesant, surtout les interminables nuits d'hiver. J'ai pensé au lendemain, quand nous prendrions le chemin du retour, j'ai revu tout le film des dix derniers jours, le sillage impassible du Trolljford sur la mer, les montagnes coiffées de neige qui défilaient devant nous, je me suis remémoré l'ambiance à bord avec ses multiples nationalités qui se côtoyaient : anglais, américains, norvégiens, allemands, italiens,... j'ai repensé à une certaine soirée ou Anne et François s'étaient installés dans le bain à bulles, sur le pont supérieur, et se prélassaient sous le soleil de minuit pendant que nous longions la petite île devant le port de Berlevåg avec son sémaphore qui se découpait sur le ciel, à la mer inondée de lumière juste devant, j'ai pensé que je revenais plus riche qu'avant et pour me consoler définitivement, j'ai imaginé mes babouches, mon canapé, et ma tireuse à bière. A ce moment là Bergen est réapparu(e) à mes yeux et je me suis récité Verlaine : "Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur la ville"...