Sous le soleil de Satan
"Sous le soleil de Satan" de Georges Bernanos - Le Castor Astral.Une de mes lectures de vacances, que j'ai dénichée dans la bibliothèque de Noëlle et JB, mais que je n'ai pas eu le temps de finir, et que François m'a offert à mon retour (merci François).
Chacun se souvient que ce titre avait été l'occasion d'une posture très médiatique de la part du cinésate Maurice Pialat au festival de Cannes en 1987. Après avoir reçu la palme d'or pour l'adaptation cinématographique du roman (avec Gérard Depardieu et Sandrine Bonnaire), celui-ci s'était exprimé poing levé sous les sifflets des critiques, devant un parterre de spectateurs médusés.
Il est donc ici question de la vie de l'abbé Donissan, tourmenté par la chair, adepte de la mortification, et hanté par l'omniprésence de Satan, qu'il entrevoit partout dans le monde, jusque sous ses formes les plus subtiles et les plus atténuées, au point du se sentir poursuivi sans trêve et sans relâche.
Le hasard le fera croiser les traces de Mouchette, jeune fille cernée par le mal, qui a tué son amant, un hobereau d'âge mur et qui s'est mis en tête de compromettre un notable local. D'une façon qui lui échappe sans doute, l'abbé finira par provoquer son suicide.
Donissan est un esprit simple, naïf et gauche, l'antithèse de ces beaux esprits matérialistes et ratiocineurs, incarnés par l'éminent Saint-Marin, un personnage archétypal intervenant à la fin du récit, comme pour mieux souligner l'opposition entre la foi ardente et primitive de ces humbles paysans maintenus au contact "de la réalité rugueuse à étreindre", et les conceptions nihilistes et désabusées de ces princes cyniques qui prétendent gouverner nos destinées. Il finira sa vie comme le "Saint de Lumbres", dévoué à sa paroisse, regardé par ses pairs comme quelqu'un à la dois étrange, exceptionnel et presque inquiétant (un peu dérangé ?).
Écrit en 1926, à l'époque où la pratique religieuse était largement répandue dans notre pays, ce roman ésotérique et complexe ressemble à une vision, presque une hallucination. Parcouru d'un souffle mystique et ténébreux, il est souvent difficile à suivre : à des passages obscurs, parfois même carrément incompréhensibles succèdent des pages (un peu plus) limpides, d'une qualité d'écriture envoûtante, et d'une extraordinaire beauté.
Il fait penser à ces cauchemars qui parfois hantent nos nuits. Encore imprégné d'angoisse, on cherche avec acharnement à échapper à la terreur confuse et informulée qui semble nous poursuivre. Et puis, au fur et à mesure que la réalité s'impose de nouveau à nous, on se met à hésiter, pour finir par se demander avec perplexité quelle était la raison de tant de frayeur.
Un livre inspiré donc, pour ne pas dire habité. Le premier roman d'un auteur imprégné de foi religieuse, un élan de sincérité absolu. Un cri lâché, expectoré même à la face du monde par un écrivain qualifié en son temps de "chrétien", et se revendiquant comme tel. Un objet extraordinaire venu d'ailleurs, mais qui ne peut que dérouter complètement un lecteur de notre temps.
Car maintenant, à l'aune de notre monde sécularisé et rationnel, tout ceci semble bien discordant. Lyrisme débridé et puissance de l'imagination n'arrivent plus à masquer la complication, voire la confusion du propos. N'apparaît au final qu'un édifice certes toujours aussi flamboyant, mais marqué par ce qui sonne comme l'expression d'un certain dérèglement de l'esprit, presque la marque d'une névrose.
En définitive, quelque chose bâti sur du sable, ou presque.