Objets
© François "Le roi sur son trône"
Il faut bien un déménagement pour se rendre compte à quel point nous sommes inondés par les objets. Une accumulation incontrôlée de stylos, montures de lunettes, rames de papier, piles, gadgets divers, propectus qu'on s'était promis de parcourir et qu'on n'a jamais lus, cadeaux de Noël jamais ouverts, etc,...
Avec derrière tout ça un principe : il est souvent beaucoup plus difficile en terme de temps passé, de peine donnée, de "temps de cerveau disponible" de racheter un objet (fabriqué dans un pays du tiers monde avec des coûts de main d'oeuvre dérisoires) que d'essayer de le retrouver dans cet amoncellement extravagant de choses sitôt possédées sitôt oubliées (et d'ailleurs peut-on vraiment parler de possession dans ce cas là ?).
Dans ce monde de l'éphémère et du périssable, une consolation. Sans aller jusqu'à l'extrémisme de certains qui prétendent vivre avec moins de 100 objets, il est réconfortant de se poser la question suivante : à quoi tiens-je vraiment, et que vais-je emmener dans une nouvelle phase de mon existence où je me serais donné par exemple une contrainte du type : diviser par 2 mon nouvel espace habitable ? Finalement, une occasion de se rassembler dans un monde chaque jour plus dispersé, plus éparpillé.
Je me suis donc livré à cet exercice et j'ai pu constater que l'objet en lui même ne prenait d'importance que par la charge émotionnelle qu'il comportait : qu'il nous relie aux autres, qu'il soit caractéristique d'un certain moment bien particulier de notre vie, ou encore porteur d'une signification symbolique intense qu'il peut être difficile d'analyser, mais liée au fait que nous avions vraiment voulu l'acquérir (parfois même en différant l'achat pour mieux jouir du désir de la possession). Bref, au delà de l'évidence de son absence d'utilité intrinsèque, seul comptait le fait que cet objet raconte une histoire.
Voici au bout du compte le résultat de ce qui a constitué un vrai défi. Que je peux constater en promenant le regard autour de moi dans la chambre-bureau où j'écris ce billet :
- un poste de radio des années 60, souvenir de mon grand-père Yves, avec des boutons en bakélite blanche qui claquent quand on appuie dessus et ces mots magiques apparaissant en vitrine : "Allouis", "Monte Cineri", "Moscou". Certes le son est crachotant et il faudrait que je songe à revoir l'alimentation électrique. Mais les "ondes courtes", qui présentent la particularité de ricocher sur l'atmosphère, permettaient d'accéder de façon presque miraculeuse à des informations venues de très loin. Celles-ci, qui restaient pour la plupart incompréhensibles et que l'on saisissait à la volée entre deux ...dziii piouït bip bip tûût dziii bip crouïc... préservaient une certaine part de mystère. Et qu'importe si maintenant toute la planète est accessible en quelques clics via internet !
- une "tête de veau" largement cabossée venant de mon grand-père Jean, ancien officier de marine. Cet objet, également appelé navisphère, servait à repérer les étoiles dans le ciel. Entre les craquelures du papier beige, on peut lire ces noms d'astres mineurs, pour la plupart dérivées de l'arabe : Fomalhaut, Sadalmeliek, Zosra, Unukalkaï, Merak, Menkalinan,... On s'imagine la nuit dans les mers du sud, sur le ponton d'un aviso. On vient de passer la ligne, on sent sur sa peau le souffle des alizés, le ciel est fourmillant d'étoiles, on lève le regard vers le zénith, on est subjugué. Ca y est je m'y crois, pour un peu je raconterais le sillage qui se perd dans la mer absolument noire, ma casquette qui tombe sur le pont, la voix de mon compagnon mobilisé avec moi pour le quart de nuit, la lueur de sa cigarette...
- une figurine représentant de Maesmeker ("l'homme aux contrats" apparaissant dans Gaston) que m'avait acheté mon fils François pour Noël il y a quelques années,
- un lot de trois sangliers en terre cuite marchandés sur la route de Marrakech à Oukaïmeden pour quelques dirhams,
- le cliché encadré d'un chien endormi trônant en haut d'un escalier, pris par François à Pondichéry. Ah ! Pondichéry, Chandernagor !...
- une affiche publicitaire en carton des années 50 de la "Commerciale Havraise d'importation" présentant ce slogan : "Monna Rhum c'est mon arôme !". Un calembour créé par un certain André Ducasse, agrégé de lettres originaire des Cévennes et appelé en renfort pour assurer la promotion des produits de la société Valois, importatrice de : rhum de la Martinique, malaga d'Espagne, xérès du Portugal, whisky d'Ecosse, etc,... et dont les entrepôts se situaient rue Jules Siegfried au Havre. En écrivant ces lignes, me revient l'odeur très particulière qui flottait dans les bureaux situés à l'étage au dessus des grands foudres de chêne dans ce bâtiment en briques rouges.
- dans le même registre, une bouteille de Rhum de la Martinique datant d'avant l'éruption de la Montagne Pelée de 1902. Un produit d'exception qu'Anne ne me permet de consommer qu'à certaines occasions très rares. En arroser une salade de fruits constituant à ses yeux un inexpiable sacrilège,
- la reproduction de "Mystère et mélancolie d'une rue" de De Chirico réalisée à titre d'exercice par une apprentie-peintre,
- un lot de 4 bouddhas de tailles et aspects différents... qui m'ont aidé à me concentrer pour produire cet article.