Le prince et l'architecte

Publié le par ErMa


Il y a bien longtemps...

Un royaume ou d'étranges ziggourats pointaient vers le ciel étoilé, un royaume parcouru par un vaste fleuve majestueux et calme qui arrosait une plaine fertile. Et les Dieux paraissaient cléments tant les récoltes étaient abondantes, chacun mangeait à sa faim, et les princes qui s'étaient succédé sur ce royaume avaient su préserver l'harmonie.

Vint un jour un autre prince. Différent.

Aucune de ses épouses n' avait été en mesure de lui donner un fils. Et de ces unions guidées par l'unique volonté - on pourrait dire l'obsession - de lui accorder enfin un héritier mâle ne naissaient chaque fois que des filles qui grossissaient un peu la cohorte de ses enfants.

Un jour pourtant, ce qu'il considérait comme la marque suprême de la félicité lui fût accordée. La fraîcheur d'une nuit d'automne, une étreinte fugitive avec une jeune hétaïre, nouvelle dans son harem, et sans doute plus langoureuse que les autres... La malédiction sembla cesser, et de ces quelques instants de volupté naquit enfin un héritier.

Enron - c'était son nom - grandit dans l'amour du père qui voyait là dans cet événement inespéré la marque de la bienveillance des Dieux. D'une beauté fulgurante, d'un caractère heureux, il se développait harmonieusement et le peuple se réjouissait du bonheur de son souverain.

Mais le prince était cupide. Sentant venir l'automne de sa vie, il entreprit de tout faire pour amasser des richesses qu'il céderait à son fils aimé à l'heure de sa mort. Ainsi - selon lui - serait assurée la richesse de son héritier en même temps que la prospérité future de son royaume. Les paysans furent donc priés de redoubler d'ardeur à la tâche. Une armée de questeurs fut envoyée, qui arpentait sans relâche tout le royaume, jusqu'aux confins les plus reculés, pour soutirer à chacun une part toujours plus importante de son travail. Fût ainsi constitué un trésor, un butin d'une taille insensée, un amas d'or, de diamants, des pierres précieuses de toute sorte, qui faisaient comme une montagne qui étincelait. Et le tas devenait si grand que les siècles n'auraient pas suffi pour que le fils du prince puisse les dépenser, même en vivant dans le luxe le plus ostentatoire et la prodigalité la plus débridée.

Croulant sous les impôts, les citoyens se découragèrent. Certains arrêtèrent même de travailler. Pour augmenter encore les rendements, la jachère fût abandonnée. Mais la terre, épuisée, devint infertile. Et là où de riches plantations autrefois se développaient harmonieusement ne subsista plus qu'un désert sans vie. Le grand fleuve s'écoulait silencieusement dans des étendues vides délaissées par la végétation et le vent ne bruissait plus dans le feuillage des grands arbres disparus. La famine s'empara des lieux.

Insoucieux du sort funeste de son peuple, tout à sa folie, le prince entreprit d'édifier une tour immense, semblable aux autres ziggourats, qui saurait contenir ses richesses et les mettre à l'abri des envieux. Ceux-ci, pensait-il, ne manqueraient pas de profiter de la moindre faiblesse de sa part pour s'emparer du butin. Il convoqua donc l'architecte le plus illustre de son royaume. L'homme était de grand renom, une personne minutieuse, efficace et organisée. Il lui fût demandé de bâtir un édifice capable de contenir l'ensemble des richesses, et protégé par de lourdes portes en bronze. Le jour dit, à l'issue de la construction, le tout serait y enfermé irréversiblement, et un mécanisme d'horlogerie libérerait les ouvertures le jour où le jeune prince atteindrait sa majorité, afin de lui permettre de jouir du pactole amassé par son père.

Malgré le caractère déraisonnable du projet, la construction se déroula sans encombre. Le grand architecte ne souhaita pas s'interroger plus avant sur le dessein du prince et l'origine de ses motivations et se contenta d'effectuer son travail. Absorbé par la tâche, il voyait petit à petit l'ouvrage prendre forme et partir à l'assaut du ciel. Tout juste la pensée le traversa que c'était la première fois qu'un tel bâtiment était édifié, non pas pour honorer Zoroastre, mais simplement pour contenir une richesse bien matérielle.

Au moment où l'édifice terminé et désormais rempli de tout le trésor n'attendait plus qu'à être irrémédiablement clôturé, et cela pour longtemps (car Enron venait d'atteindre l'âge de huit ans), le prince s'avisa qu'il serait juste de convier son peuple à un banquet afin de le remercier de sa contribution et de célébrer ce moment unique.

Une part infime du trésor fut ainsi ponctionnée pour faire parvenir des quatre coins du royaume les mets les plus raffinés, les victuailles les plus précieuses, les vins les plus chargés d'arômes. Et c'était pitié que de voir ces pauvres créatures efflanquées errer parmi la montagne de nourriture, l'oeil égaré, le teint livide. Des spasmes incoercibles parcouraient leur estomacs rétrécis par la privation, et il arriva même que certains soient malades  ou même succombent pendant que ripaillaient le prince et sa cour. On mit les tonneaux en perce, et l'ivresse se répandit parmi la populace, une gorgée d'oubli après une vie de misère pour la plupart. Durant trois jours et trois nuits, ce fut ainsi. Est-ce ainsi que certains hommes vivent ? se disaient-ils...  L'idée de vengeance traversa-t-elle leur esprit ? C'est difficile à dire... Mais écoutons la suite.

Au matin du troisième jour arriva le moment unique où le mécanisme serait mis en branle et scellerait les lourdes portes de bronze. Ainsi nul de serait plus en mesure d'ouvrir ce coffre fort jusqu'à ce que le programme mis en oeuvre par le grand architecte en décide ainsi. Prenant conscience que celui-ci connaissait dans ses détails les plus intimes le fonctionnement de ces centaines d'engrenages et de cliquets, et soucieux de préserver la protection du butin jusqu'à l'heure dite, il lui demanda de venir à ses côtés et le fit égorger. Le sang qui jaillissait de son cou s'unit aux rigoles de vin corrompu qui ruisselaient sur les grandes dalles de pierre. Son cadavre fût ensuite laissé en pâture aux hyènes qui, attirées par les reliefs de nourriture rôdaient dans les parages. "Ainsi sera préservé le secret et l'ordre des choses", pensait-il.

A l'heure exacte où le soleil atteignait son zénith, le prince actionna une lourde manette et l'on vit  alors le portail se fermer lentement dans un mouvement d'une rigueur et d'une précision sans égales.

Le prince regardait tout cela l'air absent. Déchirant brutalement le silence, un claquement sec vint signaler la fermeture définitive des portes et le tira de sa rêverie. "Tout est consommé maintenant", se dit-il. Le silence  s'empara de nouveau des lieux. Inhabituel. L'ensemble des convives semblait s'être dispersé, certains, repus,  nauséeux, dormaient, achevant de dissoudre leur ivresse dans les brumes du sommeil.

Il pensa à son fils, gai, joyeux, plein de vie. Il pensa au silence, assourdissant, puis à son fils de nouveau. Il se souvint qu'il ne l'avait pas vu depuis plusieurs heures déjà. Il n'était pas à ses côtés. Enron, le sang de son sang, la fleur de sa semence... Il l'appela. Pas de réponse.

Il réveilla les gardes, convoqua le grand intendant du palais, mobilisa les vestiges de son armée, du moins ceux qui avaient résisté tant bien que mal à la torpeur des lendemains d'agapes. Il ordonna une battue. A chaque fois les hommes revenaient le visage défait, n'osant avouer l'échec de leurs recherches. A chacun il posait toujours la même question : "as-tu vu mon fils"  à laquelle lui était toujours retournée la même réponse : "non, sire".

Des jours passèrent. Enron ne reparaissait pas. Et un jour, la rumeur parvint à ses oreilles, selon laquelle son fils serait resté prisonnier à l'intérieur de la tour. Ceci le glaça d'effroi, en même temps qu'il acquit la certitude qu'il s'agissait malheureusement de la triste, de l'insoutenable vérité. Il se souvint qu' Enron avait l'habitude de partager ses jeux avec certains  autres enfants du palais, les fils ou les filles des membres de sa cour. Il fit venir le plus âgé le plus débrouillé d'entre eux et lui posa la question suivante : "quand as-tu  vu mon fils pour la dernière fois". Et ce qu'il redoutait entre tout lui fut confirmé. Enron avait voulu, par jeu ou par défi, voir une dernière fois le trésor qui lui était promis et les portes, c'était maintenant sûr car il l'avait vu de ses propres yeux, s'étaient refermées sur lui.

Une douleur lancinante le terrassa. Submergé par une rancune absurde, il se saisit de son glaive et décapita son interlocuteur, comme si l'assassinat du porteur de mauvaises nouvelles aurait pu lui rendre le fils adoré... Puis, ruisselant de sueur et de sang mêlés, il se jeta contre le mur de la tour : en un effort dérisoire, il  tenta de se frayer un chemin vers l'intérieur en repoussant de la main les blocs de pierre cyclopéens... mais ne réussit qu'à se retourner un ongle et s'arracher quelques fragments de peau. Il se laissa tomber au sol, la face contre le sable, en hurlant. Dévasté par le désespoir, il pensa à son fils prisonnier, si loin, si proche. Il l'imagina, de l'autre côté de la paroi monumentale, errant dans les ténèbres, dévoré par la faim et la soif, attendant avec résignation que la mort choisisse enfin de le délivrer de son interminable attente. Il entrevit son squelette que l'ouverture du mécanisme finirait par dévoiler dans quelques années. Serait-il encore vivant pour le voir ? Il pensa aux quantités de nourriture et de boisson qu'il aurait pu s'acheter avec tout le trésor, mais rien à faire, il était enfermé, et l'or et les pierreries : diamants, rubis, topaze, ça ne se mange pas...

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