On ne passe pas...

Publié le par ErMa


Temps humide. Moite. Quelque part en forêt. Surgit de derrière un bosquet un bâtiment lugubre. Le béton est rongé par les moisissures. Nous nous engouffrons dans une ouverture béante. Obscure.  Au mur, difficilement visible, patinée par les années, une inscription peu lisible que je déchiffre avec peine : "on ne passe pas". Nous nous dirigeons vers le puits d'accès. En un instant, l'obscurité nous a happés. Une volée de marches nous conduit dans les profondeurs. En bas, la température est de 13°C exactement toute l'année, et il flotte une odeur indéfinissable : charbon ? graisse ? qui rappelle vaguement celle des gares d'autrefois.

Bienvenue dans le fort de Schoenenbourg, l'un des ouvrages les plus importants de la ligne Maginot, situé à 35 km au nord de Strasbourg. En bas, les vestiges d'une vie souterraine se dévoilent, prodigieusement remis à neuf et maintenus par une équipe Franco-Allemande de bénévoles. On s'y croirait, ambiance furieusement années 30 en prime. Tout y est, depuis  les "réclames" pour Banania, jusques aux journaux d'époque affichés aux murs, sans oublier les téléphones en bakélite. On a peine à croire qu'il y a 70 ans 400 hommes vivaient là en autonomie totale. Tout était prévu dans les moindres détails : les cuisines, le réfectoire, les dortoirs, le standard téléphonique, la salle des machines, une salle d'opération et son prolongement naturel... la morgue, sans oublier une petite chapelle et une prison. Un peu plus loin, la chambre du commandant arbore une kitchissime pseudo-cheminée en simili-briques, dans laquelle trône en guise de bûche,... un radiateur cylindrique.

Il y a ceci de prodigieux dans les voyages que rien n'est jamais exactement comme on s'y attendait, et il n'est pas besoin d'aller bien loin pour ressentir ce sentiment délicieux. L'image de la ligne Maginot que j'avais jusqu'alors à l'esprit était une sympathique franchouillardise destinée à faire croire au bon peuple qu'il se trouvait à l'abri de toute velléité d'invasion de la part du voisin d'en face alors qu'il n'en était rien (le voisin ayant d'ailleurs fait de même avec la ligne Siegfried). J'ai dû réviser mon jugement et je l'avoue franchement : il y a quelque chose d'impressionnnant à voir à l'oeuvre l'esprit bâtisseur des hommes dans des lieux aussi inattendus. Traumatisés par l'emploi des gaz de combat pendant la guerre de 14, les concepteurs avaient développé toute une série d'inventions ingénieuses dont certaines très en avance pour leur époque, comme l'utilisation de l'électricité via un câble soigneusement enterré, avec alimentation en secours par groupe électrogène, un système de ventilation avec filtration de l'air et possibilité de fonctionnement en circuit fermé en cas d'utilisation d'armes chimiques à l'extérieur, la mise en place de toute une série de mécanismes de cloisonnement en cas d'attaques, ou encore un astucieux dispositif de sortie de secours qu'il serait trop long de décrire ici, etc,...

La ligne Maginot n'a pas fonctionné longtemps. Débordés par l'offensive Allemande dans les Ardennes, jugées à tort "infranchissables" par un état-major incompétent, et ensuite pris à rebours, la plupart des bataillons a dû se rendre sans combattre.

La morale de cette histoire ? Esprit critique et discernement :
- vis à vis des "brillants cerveaux", ils peuvent se tromper, la preuve...
- par rapport à la fâcheuse tendance de l'esprit humain, et tout particulièrement Français, à raisonner par continuité, sans savoir déceler à temps les ruptures. Alors, drapés dans notre posture, toujours prompts à donner des leçons aux autres, nos sacro-saints principes nous maintiennent dans l'isolement, nos certitudes deviennent de l'arrogance, et puis un jour...

Publié dans Explorer

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article