Syzygie III - Equinoxe

Publié le par ErMa



Episode précédent : Syzygie II - Héloïse

Nous roulions à pleine vitesse dans mon automobile décapotable bleue. Il me semblait que nous nous engouffrions dans une masse végétale compacte, et les arbres de part et d'autre de l'autoroute faisaient comme des pans de murs qui s'esquivaient à notre passage. La nature était en proie à une explosion végétale de grande ampleur, les arbres bourgeonnaient prodigieusement, propulsant à la lumière de jeunes pousses vert vif qui étincelaient. Le soleil déjà bas esquissait sur la frondaison des ombres veloutées qui s'estompaient avec élégance dans le lointain. Tout en conduisant, j'observais Héloïse à la dérobée. Elle s'était ceint les cheveux d'une écharpe qui flottait discrètement au vent. Elle regardait droit devant, l'air absorbé, vaguement contrarié, et s'abstint de m'adresser la parole durant toute la durée du trajet. Livré à moi-même, je laissais mon esprit divaguer : j'avais fini par me convaincre, que ce retour aux sources n'était pas dû au hasard : je devais avoir succombé à un appel mystérieux qui me faisait revenir pour que je voie...

Les arbres se clairsemèrent, puis au terme d'un longue descente rectiligne, ma puissante Facel Vega aborda la plaine. J'avais réglé l'auto-radio sur une station de musique en continu et, en toile de fond, la voix profonde de Jean-Louis Saint-Flour couvrait avec douceur le chuintement des pneus sur l'asphalte encore tiède.

Nous longeâmes un long fleuve tranquille qui s'écoulait silencieusement. Je devinai au loin un train qui regagnait une banlieue reculée. Des cheminées fumaient. Des câbles haute-tension étendaient leur réseau arachnéen à perte de vue.  Koyanisqaatsi,... encore, encore et toujours.

Et puis la plaine fit place au bocage. La route dessinait de longues spirales à travers  un écheveau raréfié de haies et de buissons dont les ombres s"allongeaient démesurément en même temps que le soleil déclinait dans le ciel. Parvenus en haut d'un faux-plat, nous entrevîmes entre deux bosquets une étendue absolument lisse qui luisait  d'un éclat aveuglant, presque métallique.

L'océan...

A la faveur d'une brève rafale de vent, l'air se fit plus humide, presque moite, signe que nous approchions. J'avais le coeur rempli d'une étrange exaltation et quand nous arrivâmes à destination, je pressentis que quelque chose était arrivé... Comme une allégresse, comment dire... un vent de renouveau.  Prestement, je me garai sous un ample pin parasol qui bruissait doucement. Nous sortîmes de la voiture et nous engageâmes dans une longue allée sablonneuse qui aboutissait sur la grève.

Nous émergeâmes en haut d'une dune couronnée de genêts en fleurs. Tout autour de nous, se dévoilait un spectacle d'une inextinguible grandeur. Une mer d'huile, sombre, omniprésente, occupait tout l'espace. Un moment, je conçus l'idée absurde qu'elle était peut-être... vivante... A l'approche du rivage, d'amples rouleaux se formaient, qui venaient se fracasser contre des pilotis que l'on avait disposé là pour contrecarrer l'avancée des flots, puis refluaient lourdement.

Une foule compacte était amassée au bord. Combien étaient-ils au juste ? Une centaine de personnes, peut-être... Et à chaque assaut de l'océan, à chaque fois que croulait sous la force des vagues une portion de territoire, ils répondaient par une salve d'applaudissements.

J'avisai alors un homme qui se détachait légèrement du lot. Il semblait, sans que je sache pourquoi, avoir sur ces personnes une mystérieuse emprise. Était-ce l'effet de sa haute stature ? Ou bien des liens que je ne connaissais pas l'unissaient-il avec les spectateurs ? Je lui demandai qui étaient ces gens, il me répondit «les villageois». Je fus surpris. De mon séjour passé, dont les souvenirs commençaient à s'effilocher dans ma mémoire, je n'avais gardé trace de quiconque eut pu troubler notre splendide isolement. Je redemandai à mon guide qui ne m'avait pas quitté : «mais pourquoi applaudissent-ils ?» Il me répondit : «ils sont heureux, la mer est de retour...»

Et tout en lui parlant, je voyais la houle vivace, formée au large, qui investissait la grève. Elle apportait avec elle l'odeur puissante du grand large, toute de sel, d'iode et de fraîcheur, et l'on voyait la dune depuis longtemps délaissée, vaciller sous ses assauts puissants.

Une lune sombre, opaque, presque invisible se découpait en filigrane dans le ciel qui s'obscurcissait.

J'avais manqué l'instant magique où le monde s'était de nouveau mis en mouvement... J'eus une intuition étrange : par mon départ, par mon absence, peut-être avais-je d'une certaine manière conjuré l'ordre naturel des choses. Et un mécanisme secret, au delà du décor naturel auquel le monde se révèle à notre entendement, avait dû se mettre en branle en provoquant ce qui apparaissait comme un miracle.

L'homme me donna une bourrade, épaule contre épaule, il me toisait, l'air interrogateur, avec un rien d'ironie dans le regard. Il me demanda : « mais... qui êtes-vous donc, au juste ?» Je répondis : «oh ! Personne...»

Disant cela, j'observais Héloïse, qui s'était détachée de moi. Un groupe de femmes s'était assemblé autour d'elle. Ensemble, les cheveux au vent, elles regardaient la mer. Elles avaient l'air extatique. Une sorte de halo, comme un recueillement infini, semblait flotter autour d'elles. Je délaissai mon interlocuteur pour me rapprocher d'elle. En ces heures de syzygie, dans le monde à cet instant comme accordé, j'observai son profil qui se découpait sur le fond de la mer, juste devant le limbe de la nouvelle lune. Elle arborait l'air de plénitude secrète de ceux qui vibraient à l'unisson avec le monde.

Dominant le bruit des vagues, un éclat de voix, de sa voix me parvint. Je vis avec une acuité nouvelle son visage transfiguré, et parcouru par une expression que je ne lui avait jamais connue.
Elle riait, elle riait, elle riait...

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