Quelque chose d'insaisissable

Publié le par ErMa

Atelier d'écriture de ce Samedi, Acte II (je me rends compte au passage que Floriane avait remarquablement préparé son truc, ce qui a eu pour effet de nous presser le citron au maximum, mais c'est pour cela que nous revenons toutes les semaines non ?).

L'exercice était donc le suivant :

I] décrire un personnage, en sortant le plus possible des sentiers battus,

II] imaginer comment il vivrait, communiquerait, échangerait, etc,.. dans des circonstances totalement différentes,


III] évoquer (la rencontre avec) son contraire absolu.


Voici ma production, que j'ai retouchée un peu avant de la mettre sur mon blog.



* I *

Je suis quelque chose d'insaisissable auquel chacun d'entre vous n'a en fait qu'un accès limité. Appelons-moi l'intelligence collective de l'Humanité. Et permettez-moi de vous le dire d'emblée : vous faites comme si je n'existais pas, vous  vous croyez libres (qu'est-ce donc que la liberté dont vous vous réclamez tous les jours ?) ou, si tel n'est pas le cas, vous invoquez sans trop y croire le destin, placé au dessus de nous, qui nous gouverne de façon  opportune, et qui ferait que les choses sont ce qu'elles sont.

Mais voilà. Vous êtes aveugles. Vous ne me voyez pas parce que je suis trop près de vous, parce que vous êtes en quelque sorte immergés dans ce trop vaste corps, dans ce fluide séminal dont vous ne constituez que des cellules à la vocation parfaitement définie.

Prenez-donc de la hauteur, voulez-vous, si vous en êtes capables. Éloignez-vous résolument de tout ça. Accélérez donc ce que l'on appelle la flèche du temps. Vous y êtes ? Que voyez-vous ? Un être vivant, protéiforme, qui s'anime, évolue et se transforme.
Internet ? Mon système nerveux, qui croît et se multiplie encore, me permet d'accéder à mon cerveau délocalisé, d'une plasticité sans pareille... Les voies de circulation, les autostrades urbaines ne sont que des vaisseaux qui irriguent mon coeur multiple, des usines colossales fournissent à mes muscles surchauffés la force brutale dont j'ai tant besoin... Et dans ce monde en pleine expansion, avide de croissance, mes reins incinèrent à tout va ces déchets que nous n'arrêtons  pas d'excréter chaque jour, en quantités toujours croissantes. S'ils ont donné satisfaction, s'ils ont amélioré leur rendement, il auront évité que mon sang devenu noir ne menace mon cerveau d'hypoxie.


* II *

Hier encore, à mon échelle, il y a quelques centaines d'années, je n'étais qu'un être rudimentaire, schizophrène et éclaté. Pouvait-on d'ailleurs dire que j'avais conscience de ma propre existence, et à quel moment serait-il possible de situer cette émergence ?... Bien difficile à dire... Pourtant, dans les parcelles de moi-même fourmillait une vie en devenir. Mon sang était pur et les ardeurs de la jeunesse habitaient mon corps. Bien que pétri d'appétit et de vigueur, j'avais toujours maintenu cette habitude de frugalité. Je n'avais pourtant pas imaginé à quel point les richesses que nous procurait notre port d'attache étaient périssables, et je rêvais d'un développement harmonieux dans l'espace qui m'était dévolu de toute éternité.

A cette époque, j'étais... comment dire... statique. Statique et endormi. Mon esprit se contentait de contempler sans malice les merveilles que la nature nous donnait, et je n'avais pas encore atteint ce stade où une imagination fébrile nous consumait en de stériles rêves de grandeur.

Mais ceux-ci me laissaient pourtant entrevoir hélas, en de brefs intervalles de lucidité, le sort tragique qui nous attendait. 

Un tableau bien sombre, me direz-vous. Voire... Sachez qu'il m'arrive pourtant de me révolter encore.  Par moments, je me dis : "était-il inscrit dans les augures que cet être collectif que j'étais devenu et dont vous constituez, peut-être à votre corps défendant, des composants sans aucune importance, était-il dit que cet assemblage improbable, mais pourtant si réel, soit voué à périr des poisons qu'il sécrétait ?".


* III *

Tournez-vous vers le ciel. Peut-être existe-t-il encore, disséminé dans les myriades de galaxies qui nous entourent, situé à des distances dont vous n'avez pas idée, si loin qu'il ne nous sera jamais possible d'y accéder, un Autre Monde.

Oui, un Autre Monde... Quelque chose comme notre exact contraire. Un espace intime, intime et préservé, extraordinairement fluide, serein et émouvant, qui aurait cheminé depuis longtemps sur le versant lumineux de l'humilité, et qui serait parvenu sans chaos à l'âge de la sagesse...

Mais de ça, nous ne saurons jamais rien.


Publié dans Ecrire

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