Non-lieu
"Non-lieu" de Christiane de Beaurepaire - Fayard.Le sous-titre est un peu plus évocateur : "un psychiatre en prison". Comme on s'en rend vite compte, l'auteur a traîné ses guêtres de longues années dans le milieu carcéral, et plus particulièrement à la prison de Fresnes. Elle dresse un bilan sans concession de la situation alarmante, je dis bien alarmante des prisons en France.
Certes, l'hyper-empathie pour ses patients et le style un peu lourd voire boursouflé peuvent parfois agacer, mais on ressort de cette lecture avec un profond sentiment de malaise (c'est le côté négatif), mais également avec un début de compréhension de ce de quoi il retourne et pourquoi. Ceci est particulièrement édifiant, et il n'est pas inutile de récapituler les quelques vérités qui émanent de ce récit, et qui vont parfois à l'encontre de certaines idées reçues :
OUI, en dehors de la grande criminalité, celle pour le folkore, avec des truands comme ceux des films de Jean-Pierre Melville ou José Giovanni, qui représente de l'orde de 5% des effectifs, l'essentiel de la population est constitué de personnes en grande difficulté, voire dans une état de détresse psychologique extrême, ayant suivi un long et douloureux parcours : misère, drogue, alcoolisme, dépression, maladies mentales, abus sexuels, etc,..
OUI, ça coûte beaucoup moins cher d'incarcérer que de soigner en psychiatrie (10 fois moins), donc mettons tout le monde au gnouf, ça fera des économies pour la sécu.
NON, hormis pour punir, la prison ne sert à rien et surtout pas à réinsérer les anciens détenus (la descriptions de certains cas à commencer par les difficultés pratiques est à cet égard édifiante).
La justice s'est effacée au profit de la sûreté, en application de la version judiciaire du fameux principe de précaution."Mais que dira l'opinion publique ?" Cette question - ce prétexte - est devenue la justification première permettant la mise en place de mesures liberticides. D'abord, la détention de sûreté : on ne juge pas quelqu'un pour ce qu'il est, on n'essaie même pas de prévenir la récidive, on se contente de l'incarcérer pour ce qu'il pourrait faire (avez-vous saisi la distinction subtile, ça fait froid dans le dos). Et puis les peines plancher dont le principe contrevient à l'usage que quand on on juge un individu, on juge une histoire, un parcours, bref un ensemble de choses dans un contexte donné,... à l'opposé de la distribution de "tarifs forfaitaires" sanctionnant tel délit sans autre forme de procès (si l'on peut dire).
Et puis surtout, il y a le moins avouable. Mais disons le quand même. La fonction de la prison, c'est aussi d'é-li-mi-ner. Éradiquer ce que l'on ne veut pas voir, comme les taches de sang sur les mains de Lady Macbeth. Mettre au trou veut bien dire ce que ça veut dire. Pouvoir dire aux honnêtes gens "voyez, ceux-ci ne sont pas comme vous, n'est-ce-pas". Ceux-ci ? Mais oui... l'"ennemi intérieur", que l'on désigne ainsi. Avec lui, tout est tellement plus facile. Français, votez pour moi, et alors vous verrez, vous serez protégés.
Après tout ça, je me risque à une interprétation personnelle : "ceux-ci", c'est peut-être aussi un peu la part obscure que l'on porte en nous, que l'on s'empressera de cristalliser pour l'évacuer immédiatement après, comme si on n'avait rien vu. Vite fait, bien fait.
Tels sont les résultats concrets de la politique qui a prévalu jusqu'alors, voulue par le Président de la République, mise en oeuvre par son exécutrice de basses oeuvres et que l'auteur dénonce avec virulence. Ce que ça m'inspire au bout du compte ? Une réflexion du style (qui a déjà dit quelque chose de ce genre ?) : "les vrais Hommes d'Etat n'ont pas peur. Ils ne se grandissent pas en épousant, souvent par calcul, les opinions du peuple et à l'occasion en flattant ses plus bas instincts. Ils ne doivent pas suivre, mais précéder".