Colin, cracheur de feu : I - Colin

Publié le par ErMa




J'exerçais mon métier sur le parvis du Palais des Papes d'Avignon.


Cracheur de feu, j'étais.


Défilait autour de moi la cohorte des festivaliers. Derrière la bienveillance affichée, je voyais bien  qu'ils me toisaient avec une condescendance de bobos bien nourris bio. Moi je m'en foutais, il mettaient des pièces dans mon chapeau.


Je les ramassais en disant : "merci m'sieurs dames".


Je projetais devant moi des gerbes de feu de tailles et de formes variables. Parfois des boules oranges qui se développaient autour de moi avec un chuintement terrifiant flloufffff.., disparaissaient successivement, ou alors une longue traînée que j'arrivais à projeter devant moi à une distance incalculable.


Les gens me regardaient, vaguement effrayés. Il s'arrêtaient quelques moments. L'air un peu blasé, un peu impatient, ils me regardaient faire mon numéro puis repartaient en se mêlant à la foule.


J'étais torse nu, j'avais un torse fin d'ascète, un visage allongé en lame de couteau, avec des longs cheveux noirs retenus par un bandeau, et un regard brillant. Certains disaient de moi que je ressemblais au pharaon Akhénaton.


Voire... Je me faisais surtout l'effet d'un grand dragon fabuleux, et c'est ce que je lisais dans le regard émerveillé des enfants qui m'observaient. Le soir, dans la pénombre, je voyais leurs yeux qui brillaient, sans doute le reflet de la flamme dans leurs pupilles exagérement dilatées, ils applaudissaient comme applaudissent les enfants, les mains brandies en avant, les choquant l'une contre l'autre d'un geste malhabile.


A Avignon, des papes un peu hérétiques avaient imaginé et construit ce palais immense qui servait de décor à mon spectacle. J'avais entendu dire que c'était le plus grand bâtiment gothique jamais érigé par l'homme. Pour être honnête, je pense que cette construction majestueuse, ce grand mur lisse et blanc qui dominait la place, cet assemblage subtil et harmonieux de tourelles, de flèches élancées pour déchirer le ciel, de mâchicoulis dressés au dessus du vide, contribuait, et pas pour peu, à la bonne marche de mes affaires.



Avec un peu d'imagination, on se serait cru retourné au Moyen-Âge.

 

Quand la nuit était bien avancée, quand le flot des touristes s'était tari, je ramassais une à une mes affaires : ma torche, mes mèches en kevlar, ma bouteille d'eau de feu et quelques chiffons que je repliais soigneusement. Je rangeais minutieusement l'ensemble dans un sac à dos spécialement aménagé. Enfin, de mon chapeau j'extrayais les pièces, j'en remplissais ma bourse en les comptant une à une.


Souvent, la recette était bonne, ma foi je ne m'en plaignais pas.


Je regagnais le coeur de la ville, la ville maintenant calmée pour retrouver Astrid, pour y dormir. Le soir donc, à Avignon, nous dormions dans la rue. On voyait au dessus de nos yeux le ciel étoilé. La douceur du soir nous effleurait. Quelques passants esseulés délaissaient les cafés dont le rideau fermait. On entendait leurs pas qui sonnaient contre le pavé. De rares éclats de voix qui se dissolvaient dans l'obscurité. Le claquement d'une portière de voiture aussi. Passé la dernière heure, la ville était rendue à la nuit.


On dormait comme ça, par terre. Et Fafnir, mon chien, le fidèle compagnon, montait la garde.

 

Colin, cracheur de feu : II - Astrid

 

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