Colin, cracheur de feu : VI - Gypsy
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Nous nous sommes dirigés vers les faubourgs d'Avignon. Nous avons franchi les remparts extérieurs. Fafnir nous suivant en divaguant. De temps en temps, il s'arrêtait, arrosait méthodiquement un platane, nous rattrapait en trottinant.
Le soleil se levait, irradiait tout. Des cyprès pointus s'élançaient vers le ciel. L'air avait une texture granuleuse, comme si de la poussière d'or s'échappait de derrière l'horizon. Un brouhaha discret avait envahi l'espace. Bruits de klaxon, ronronnement des moteurs d'automobile. Bling blang strident des camions poubelles dans leur tournée du matin.
La ville se réveillait. Encore une belle journée d'été.
Nous avons marché longtemps. La vieille femme semblait animée d'une énergie insoupçonnable. Elle ne m'adressait pas la parole. Le soleil montait dans le ciel. Je commençais à suer.
Nous avons emprunté des chemins de traverse dont je n'aurais jamais envisagé l'existence. Nous parcourions de vastes étendues en friche envahies de genêts qui étincelaient au soleil.
La terre était sèche.
Nous avancions en nous tenant à distance de zones d'activité : Des hangars de dimensions colossales, surmontés d'un vaste sigle « Super V », vaguement fluorescent qui, en ces heures de lumineuse clarté, paraissaient si chétives et si ternes face à l'éclat triomphant du soleil. On voyait au long des flots de véhicules qui allaient et venaient. Sur le parking démesuré, la lueur du soleil faisait des aigrettes de lumières, qui malgré la distance qui nous séparaient, m'aveuglaient.
Nous sommes passés sous la bretelle d'autoroute : un tunnel étroit et frais, taillé dans le béton, et qui sentait la moisissure. Mes pieds glissaient sur le sol ruisselant d'humidité.
Nous nous sommes approchés du fleuve.
Nous étions désormais en pleine nature.
Le sol déclive s'affaissait en pente douce vers le Rhône qui miroitait doucement.
Seuls sous le ciel.
Par moment, un vol d'hirondelles qui zébraient le ciel à toute vitesse.
Et qui s'évanouissaient.
Et puis, plus loin, rendues inoffensives par la distance, les tours aéro-réfrigérantes de la centrale atomique, et leur nuage de vapeur qui montait tranquillement vers les hauteurs.
Elle s'est arrêtée, m'a désigné un ensemble de caravanes que je n'avais pas remarquées, et qui se confondaient avec le blanc du sol sableux.
« C'est ici que nous allons », a-t-elle dit.
Nous avons continué à avancer. Comme nous approchions, j'ai aperçu un homme moustachu, chauve, d'aspect massif qui venait à notre rencontre. Il avait un regard sévère, peu engageant. Fafnir à mes côtés se raidissait, commençait à gronder.
D'un geste impérieux, la vieille nous a intimé l'ordre de nous arrêter. Elle nous a demandé de l'attendre ici quelque instants. Je l'ai vue s 'approcher de l'homme. Chacun d'entre eux faisait de grands gestes. Ils devaient parlementer sans doute. Des éclats de voix isolés nous parvenaient par moments. Des papillons de toutes les couleurs voletaient nonchalamment sur le champ de broussailles.
Jusqu'alors, occupé à suivre la vieille, en quelque sorte étrillé par la curiosité, j'avais laissé quelque part en arrière-plan les manifestations de mon corps. Mais là, tandis que je les observais, statique sous le feu ardent du soleil maintenant bien haut dans le ciel, je sentais de nouveau, d'abord discrète, puis se développant crescendo, la méchante brûlure qui avait investi mes entrailles pour la première fois dans les premières clartés de ce petit matin blême que je n'aurais jamais voulu connaître. Je sentais la douleur aller en s'amplifiant. J'essayais de me concentrer pour m'en débarrasser, mais rien à faire. Sournoise, insistante, elle avait pris possession de moi sans coup férir. Alors que je réprimais un hoquet, j'ai vu la vieille qui me faisait signe d'approcher.
Je me suis avancé vers elle. L'homme qui lui faisait face s'est tourné vers moi. Sa mine renfrognée avait disparu. Il m'a tendu la main, une paluche épaisse et velue dans lesquels mes doigts ont disparu. Il m'a regardé dans le blanc des yeux comme s'il cherchait à vérifier quelque chose, peut être confirmer par l'instinct l'histoire qu'il venait tout juste d'entendre, et en faisant cela il maintenait ma main dans la sienne, en une pression amicale mais en même temps... comminatoire. Façon de dire peut-être qu'ici le mensonge n'était pas toléré. Ceci m'a paru interminable. A la fin, il a relâché la pression brusquement, il m'a frappé sur l'épaule et m'a dit : « bienvenue chez nous, gadjo ».
Colin, cracheur de feu : VII - Les jours d'après