Colin, cracheur de feu : VII - Les jours d'après
Colin, cracheur de feu : I - Colin
J'ai commencé ici une nouvelle vie.
Une vie itinérante, en quelque sorte, mais dont j'aurais à connaître les détails plus tard. Pour le moment, j'avais été informé que nous étions stationnés ici le temps du festival et que nous reprendrions la route juste après pour une destination que je ne connaissais pas encore.
La communauté, une trentaine de personnes, des « gitans », avait élu domicile pour quelques jours dans ces abords reculés d'Avignon. Les gens du voyage, souligna-t-elle, n'avaient pas bonne réputation et les autorités ne toléraient pas d'implantation à proximité immédiate de la ville.
J'appris que la femme qui m'avait recueilli s'appelait Sarah. Elle était diseuse de bonne aventure. Elle savait lire dans le marc de café ou alors dans les entrailles des animaux.
Elle avait aussi, paraît-il, une boule de cristal, mais je ne l'avais encore jamais vue.
Elle s'en allait le jour exercer ses talents dans la ville parmi les festivaliers. Ça plaisait bien aux bobos de se voir déchiffrer tout un tas de choses plus improbables les unes que les autres dans la paume de leurs mains. Encore que quand Sarah se montrait trop insistante, par exemple en proposant de prolonger l'interprétation des signes du destin au domicile de l'un ou l'autre eux, elle ne rencontrait que réponses évasives ou sourires un peu gênés.
De l'endroit où nous nous trouvions nous parvenaient en ordre dispersé quelques nouvelles.
Le surlendemain de mon arrivée, Sarah me tendit une édition froissée du Provençal. Il était question du décès d'une jeune marginale, en rupture de la société. Surdose d'héroïne, probablement. Il semblait que les autorités étaient à la recherche de toute personne qui l'ait rencontrée avant sa mort. Mais ceci paraissait manquer de conviction. Comme si le destin d'Astrid était déjà scellé. Comme si la société avait accepté sans broncher le verdict : la fin douloureuse et pressentie d'un grand gâchis. Un peu plus tard, j'appris que sa famille s'était manifestée. Ses parents, dont jamais elle ne m'avait parlé. De grands bourgeois originaires de la région parisienne. Père médecin, mère juge d'instruction. Son corps serait rapatrié là-bas et peut-être finirait-elle par trouver le repos, loin d'Avignon, loin de moi.
La mort avait fini par nous séparer, et je me disais que, bien que nous ayons été réunis un bref instant de nos courtes vies, jamais nos parcours respectifs n'auraient pu être plus dissemblables. Par dépit ou dégoût elle avait fui sa famille, moi je ne connaissais pas la mienne. J'étais ce qu'on a appelle un enfant de l'assistance publique. Aussi loin que remontaient mes souvenirs, ils butaient sur un mur d'oubli, que je situais aux alentours de ma neuvième année, m'évoquant immanquablement une impasse, et j'avais fini par me convaincre que le nom de ma mère et de mon père me resteraient probablement inconnus à tout jamais. Et il serait trop long de rentrer dans les détails de toutes les avanies qui avaient caractérisé ma vie jusqu'alors, et qui s'étaient terminées de la façon la plus prévisible qui soit.
Ce qu'on appelle les accidents de la vie, avec au bout du compte la rue, que j'arpentais sans relâche depuis cinq ans.
Tandis que je lisais l'article, Sarah commentait : « ne va pas voir les gendarmes. Ils ne te trouveront jamais. Et tu n'as rien à y gagner. Ils ont bien d'autres préoccupations avec le festival qui bat son plein. Et d'ailleurs, tu n'as rien à te reprocher, n'est ce pas ? ».
Résigné, j'acquiesçais.
L'incompréhension et la colère étaient passées, mais maintenant, une chape de tristesse et de découragement s'était abattue sur moi. Et j'essayais tant bien que mal de me convaincre qu'il fallait que j'essaie de surmonter tout ça, mais je n'y arrivais pas. Et surtout, l'horrible feu intérieur qui avait pris possession de moi ne me lâchait pas. Il me harcelait sans trêve, sans répit. Je sentais toujours mon gosier qui brûlait toute la journée.
Un moment que je luttais pour ne pas perdre pied, pour ne pas commettre l'irréparable, je me suis souvenu des pilules du bonheur que consommait Astrid. M'est revenu en mémoire qu'elle les conservait dans une pochette que nous avions en commun, et dans laquelle nous rangions les quelques affaires qui nous étaient précieuses. Je m'en suis saisi. J'ai étalé sur la table une grande variété de ces pilules de toutes les couleurs. J'ai été un instant envahi de l'absurde sensation que peut-être en les absorbant verrais-je le monde à sa place, dans ses yeux, dans sa tête, le monde comme elle l'avait vécu, et peut-être cette expérience serait à même d'apaiser ma souffrance.
J'ai saisi trois dragées au hasard : verte, jaune et noire. Elles portaient des noms bizarres : Surmontex, Lexomax, Hypnomorphol. Je les ai avalées d'une déglutition rageuse, en fermant les yeux, et en respirant bien fort. Et j'ai attendu avec angoisse. Au début, rien ne s'est passé, puis au bout d'un moment je me suis senti emporté par une onde venue du fond de moi-même, et en même temps je me suis senti très las. Je suis resté comme ça longtemps, affaissé sur ma chaise, incapable de bouger, mais pour un moment, apaisé.
Colin, cracheur de feu : VIII - Hors de la ville