Colin, cracheur de feu : VIII - Hors de la ville

Colin, cracheur de feu : I - Colin
Le campement consistait en une dizaine de caravanes, d'imposantes caravanes, de taille tellement monumentale qu'on se demandait s'il était possible que de tels engins puissent se mouvoir sur la route.
Une voie parfaitement rectiligne, perpendiculaire au cours du Rhône, reliait la zone de campement, sommairement aménagée, à la nationale. Elle ne devait être empruntée que très épisodiquement, peut-être par des chasseurs : des nids de poule l'avaient envahie, et par moments le bitume disparaissait presque totalement sous une épaisse couche de sable. Des ajoncs commençaient à élire domicile, fendillant l'asphalte, et il était évident qu'il ne s'écoulerait pas longtemps avant que cet accès reculé soit rendu à la nature.
On m'avait expliqué que compte-tenu des circonstances, ils m'acceptaient avec eux. Ceci n'était, comme je l'appris rapidement, pas désintéressé. Ils m'avaient observé dans la ville et ils pensaient que mon talent, et surtout l'argent que cela pouvait rapporter, pourraient être d'une certaine utilité pour la communauté, moyennant pour moi l'assurance du gîte et du couvert.
Ainsi que d'un pécule somme toute assez dérisoire, mais que je ne me sentis pas en position de négocier plus favorablement.
Et après tout, avais-je vraiment le choix ?
J'ai appris à les connaître. Ils étaient fiers et pas bavards avec les étrangers. Ni expansifs ni hostiles. Souvent, il communiquaient entre eux dans une langue que je ne connaissais pas. Ils ne semblaient pas animés d'une volonté farouche de m'intégrer. Je pense qu'en fait ils me toléraient. Je leur avais été imposé par le chef, et l'engagement du chef, ça se respecte.
Je cohabitais dans une roulotte plus petite que les autres avec un type taciturne, tout juste sorti de l'adolescence, et qui se dénommait Elbert.
Dans la journée, tout ce beau monde partait gagner sa vie. Je restais avec Sarah et quelques femmes en charge de jeunes enfants. La journée s'écoulait dans une chaleur écrasante. Passé midi, le soleil était carnassier, on voyait le Rhône miroiter au loin sous le soleil, et le chant strident des cigales dévorait le silence.
Le soir, alors que la fraîcheur gagnait, on les voyait revenir en ordre dispersé, les hommes. Il y avait chez eux comme une sorte de gaieté, peut-être le couronnement d'une journée bien remplie, avec l'écho de quelque chose qui sonnait comme une récompense : la satisfaction d'une mission qu'ils s'étaient donnée, et qu'ils avaient accomplie. Alors le village s'animait. Le soleil déclinait, le ciel devenait mauve, des cirrus lointains découpaient en bas de la voûte de profondes striures derrière lesquelles venait se cacher pour un moment le globe orangé du soleil déclinant.
Des feux s'allumaient les uns après les autres. L'obscurité gagnait. Les conversations prenaient de l'ampleur, recouvraient toutes choses d'un brouhaha nourri. Des panaches de fumée légère se déroulaient vers le ciel et l'on respirait des odeurs de viande rôtie, d'ail et de fenouil. A la lueur de leur regard dans lequel venaient se refléter les flammes, on devinait que des choses importantes se jouaient entre eux, auxquelles je n'avais pour l'heure pas accès.
Moi, je restais là, un peu à l'écart, Fafnir à côté de moi. Je caressais son pelage soyeux. Il se laissait faire. Il n'aboyait jamais. Le coeur déchiré je pensais à Astrid. Je me disais qu'elle m'avait été enlevée pour toujours et que je ne la reverrais jamais.
Alors, pour couper court à ces ruminations sans espoir, je les rejoignais pour manger. Je n'avais pas faim. Je me contentais de grignoter quelques bouchées de viande que je mastiquais avec dégoût.
Et quand je le pouvais, quand je ne sentais pas leur regard posé sur moi, je mettais dans ma bouche quelques unes des pilules d'Astrid. En même temps, je buvais à grandes lampées ce vin rosé et frais qui coulait à perfusion. Et j'essayais de me convaincre que le Témestox et le Tranxolon constituaient le complément rêvé à l'alcool, et que ce mélange détonant finirait par me débarrasser du feu insupportable qui sans discontinuer, n'arrêtait pas de me dévorer les entrailles.
Colin, cracheur de feu : IX - Départ