Journal de l'au-delà

Publié le par ErMa



C'était une machine monumentale : un kilomètre de long, presque autant de large, installée dans la zone industrielle d'un port de renommée mondiale. Près de la mer, donc.

Pendant cinquante ans, la machine avait rendu de bons et loyaux services, fabriquant des produits dont chacun se servait dans sa vie de tous les jours, sans trop s'occuper de leur origine.

Cinquante ans après tout c'est un âge respectable, non ? Même pour un homme...

La machine employait un personnel nombreux (dont moi-même à une époque), d'abord une multitude, au temps de sa prime jeunesse, et puis de moins en moins au fur et à mesure que montaient les exigences du "toujours plus".

Toujours plus de production, de qualité, de régularité, d'automatismes. Moins d'alcool, moins de coûts, moins d'accidents, moins de pollution, moins de monde. Le progrès, quoi, diraient certains.

Les servants de la machine suivaient tant bien que mal la démarche, rechignant pour la plupart, souvent "difficiles à traire", regrettant le "bon vieux temps" où la vie était plus dure (ah, ces sacs de 50 kilos qu'il fallait porter à la main et qui brisaient le dos !), mais où, paraît-il, on savait prendre du bon temps.

Dans ces conditions souvent difficiles, certains faisaient même  preuve d'un dévouement exceptionnel, quelque chose que l'on pourrait appeler "noblesse" ou "grandeur d'âme".

Mais depuis bien longtemps, on savait que la machine n'allait pas bien.

J'ai connu le coma dépassé, les pertes hémorragiques. Depuis le temps où l'on entendait dire que la machine allait périr, personne n'y croyait plus. Elle avait fini par se considérer comme immortelle. Pourtant, il se disait qu'elle opérait dans une des activités "les plus bêtes du monde", où il suffisait d'attendre que le plus faible crève afin que les autres puissent s'installer en toute impunité dans la place qu'il avait laissée.

Et puis ce moment est arrivé. Même pas à cause de la "crise". Juste avant. Licenciements, reclassements, "plan de sauvegarde de l'emploi", la litanie classique, comme il se doit.

Je suis retourné très récemment là-bas, pour rendre quelques menus services.

Sur le site, trois personnes, dans des bureaux déserts. Un  gardien qui faisait des sudokus. Et puis, ce silence... Mon Dieu, quel silence !.. Je n'avais jamais imaginé à quel point les trépidations de ce grand organe en marche pouvaient m'avoir été familières.

La machine était devenue un grand corps inerte qui commençait à se décomposer, je n'entendais plus que le bruit des mouettes qui passaient au dessus de ma tête avant de se poser sur les cuves rouillées.  En contrepoint de cette sinistre impression, l'odeur du café torréfié à la brûlerie d'en face - la même qu'avant  - venait exalter le souvenir de ces jours à jamais évanouis.

Ainsi va la vie.

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