Colin, cracheur de feu : IX - Départ
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Et puis un jour, j'étais toujours en train de ruminer de sombres pensées quand on vint frapper à ma porte.
L'homme épais, baraqué, moustachu, sombre et intransigeant m'annonça sans préavis que nous partions pour les Saintes-Maries-de-la-Mer.
Et que je les accompagnais, bien évidemment. Et que arrivé sur place je saurais maintenant mettre en pratique mes talents.
Et tandis qu'il me disait cela je voyais la caravane qui commençait à s'ébranler, dans un grand nuage de poussière.
Nous avons roulé toute la journée. Au début, dans l'air frais du matin, on voyait, au fond derrière nous, le Mont Ventoux se dissoudre dans un ciel de craie, tel un bon géant débonnaire peu à peu happé par le vide.
Le convoi avait choisi d'emprunter des routes départementales, et par moments nous franchissions l' autoroute. La voie rapide traçait ses lignes de fuite, quelque chose comme une perspective immobile, et on voyait un flot ininterrompu d'automobiles filer vers la Méditerranée. Le soleil étincelait sur les pare-brises, le goudron noir semblait avoir englouti la chaleur du soleil, les pneus l'effleuraient avec un froissement soyeux. Le sillage des automobiles défilant à pleine vitesse entretenait une vibration imperceptible de l'air surchauffé, et à l'endroit précis où le flot semblait devoir se confondre avec l'horizon, on distinguait quelque chose comme une tâche d'or liquide qui palpitait comme un mirage.
Ceci instillait une impression étrange, un sentiment troublant. L'illusion que tout ceci était comme en lévitation, en équilibre précaire au dessus du sol ? Non. Mais plutôt la découverte que comme l'air que nous respirons, la vérité de ce que nous sommes est en fait d'une essence bien ténue, nous nous promenons dans tout ça sans rien remarquer, nous grappillons de ci de là quelques vérités dont nous avons à peine conscience, nous nous nourrissons sans vergogne de tas de choses qui nous restent définitivement étrangères, tout nous est invisible. Et c'était peut-être dans ces instants où nous découvrions par hasard qu'il nous était donné de pouvoir prendre du recul, de scruter ces lointains, c'était peut-être dans ces instants que nous pouvions prétendre accéder en partie à la trame des choses dans ce qu'elle a de plus sincère et de plus vrai.
Et peut-être aussi s'approcher pour un temps du réconfort auquel je pensais bien, après tout, avoir droit ?
Nous franchissions le Rhône. On voyait le fleuve majestueux et calme, mais en même temps comme plein d'une violence contenue, s'écouler vers la mer. Les courants dessinaient à sa surface des striures de nuances différentes, le vent faisait frissonner la surface des eaux et de gros remous clapotaient contre la berge envahie d'herbes sèches.
Hélas... tout dans ce silence tonitruant, dans la profondeur de ces couleurs livrées au feu du soleil, tout cela proclamait le deuil, la perte irrémédiable, l'absence intolérable d'Astrid et exhortait à l'abdication et au renoncement.
J'ai baissé les yeux, j'ai cherché la présence de Fafnir. Il s'est laissé caresser sans rien dire, en grognant doucement. Je crois bien qu'il me comprenait. Il avait l'air d'un vieux complice, si dévoué, si compréhensif, prêt à accepter toutes mes faiblesses, à endosser le poids de mon chagrin, et mes absences à ses côtés. A un moment, il s'est dégagé de mon étreinte et il m'a regardé, comme ça, du coin de l'oeil. Sa truffe était humide, sa langue rapeuse me léchait la main et il y avait dans ses yeux un zeste d'ironie légère, mais aussi quelque chose comme de la connivence. J'ai senti qu'il voulait me dire : « il faudra bien accepter, vieux... ».
Colin, cracheur de feu : X - Les-Saintes-Maries-de-la-Mer