La peste

Publié le par ErMa

" La peste", d'Albert Camus - Folio plus.

Eh oui... Je ne l'avais jamais lu, ce livre. Jusqu'alors j'étais resté scotché devant, intimidé, impressionné même par ce monument de la littérature contemporaine.

J'avais surtout peur que ce soit très chiant.

Jusqu'à ce jour très récent où, muni de mon courage et de l'édition commentée tout juste acheté à la FNAC, je me suis lancé à l'assaut de ce roman hyper-connu.

Et j'ai été ébloui (forcément). Certes, ce n'est pas toujours d'une lecture hyper-facile, surtout au début car l'auteur prend le parti de procéder par collage, en collectant des points de vue individuels sur la  progression de la peste. Ce n'est qu'un peu plus tard que, une fois ces préliminaires posés, le récit prend alors toute son unité et donc sa force.

Le sujet donc : l'intrusion d'un fléau extérieur (la peste) sert de support à l'analyse des réactions des différents personnages qui y sont confrontés. Il est important de noter au passage que la calamité qui s'abat sur la ville  (Oran) est posée comme un événement
extérieur, par essence strictement incompréhensible, car la nature est plus grande que l'homme et l'homme n'y a pas sa place. L'analyse  ne peut donc que se borner au point de vue des victimes, et concerne les grands questionnements philosophiques devant ce qui nous dépasse. Aparaissent donc au fil des 310 pages : l'homme de religion (Paneloux) empêtré dans ses tentatives de justification du mal, et s'acharnant de façon presque pathétique à ne pas perdre la foi, le médecin qui se contente de soigner (la santé, plutôt que le salut) en constatant que toute question relevant de cet ordre (métaphysique) demeure vaine (Rieu), le transigeur (Cottard), l'individualiste amené à l'action suite à un lent processus de maturation (Rambert), l'athée vertueux (Tarrou),...

Paru après la guerre, mais entamé pendant, ce roman n'est bien entendu pas sorti du chapeau, comme ça, tout seul. Au delà des symboles, il est également puissamment allégorique car on y reconnait en filigrane la période de l'occupation allemande. Et c'est un des mérites de l'édition "+" en question que de compléter le texte lui-même par une série de notices mettant l'oeuvre en perspective, dont des extraits des carnets de Camus lui-même où l'on découvre avec grand intérêt la construction des soubassements de l'édifice :
multiples allers et retours, questions et tâtonnements divers, idées-forces à développer par la suite, divers projets de titre, sans oublier  (scoop !) la conception d'un personnage symbolique posé au début (Stephan, professeur de latin-grec) et non retenu par la suite.

Il s'agit d'une oeuvre globale, qui mêle réflexion philosophique (voir ce qui précède), exigence romanesque (rigueur de la construction, qualité de la documentation, notamment sur la maladie elle-même, l'organisation administrative de la gestion des épidémies, les rôles et interactions des personnages), et, chose que je connaissais le mieux jusqu'alors de la part de l'auteur, souffle poétique à en juger par l'irruption de la nature dans la perception de chacun. Ah ! cette écriture superbe qui émerge par moments, et qui, sans atteindre les sommets de "Noces" : "la mer cuirassée d'argent, le ciel bleu écru,... la lumière à gros bouillons dans les amas de pierre", n'en contribue pas moins au développement d'une espèce d'envoûtement au fil de la lecture. 

En définitive, ce roman apparaît avant tout comme un réquisitoire contre la pensée abstraite, ces questionnements stériles devant ce qui nous dépasse et menace de nous conduire tout droit au désespoir. Et seul l'engagement, essentiellement par le biais de l'organisation collective, peut d'une certaine mesure, à défaut de remède, apporter un semblant de réconfort, car :

"il y a chez l'homme plus de choses à admirer que de choses à mépriser".

dixit l'auteur.

PS : c'est en rédigeant cet article que je mesure la profondeur du bouquin. Et c'est vraiment formidable. Il nourrit notre imagination, provoque le questionnement, on est obligé d'y revenir à plusieurs fois, car il y a toujours un point de vue, une subtilité qui nous ont échappé. Pour tout dire, il m'arrive d'y penser souvent. Comme j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de le faire remarquer dans ce blog, cette façon qu'ils ont de nous poursuivre, de nous "interpeller" est pour moi une caractéristique première qui permet de d'identifier les chefs d'oeuvre.

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