Colin, cracheur de feu : XV - Lire l'avenir
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Je commençais à me douter que je n'étais plus le bienvenu chez les gitans. Ils parlaient derrière mon dos. Ils se détournaient à mon passage. Evitaient de me regarder. Ils avaient constaté la baisse catastrophique de mes performances en tant que cracheur de feu. Comme moi, ils devaient se désoler de me voir me produire devant des parterres de plus en plus clairsemés, en proie aux ricanements de la foule.
D'une façon ou d'une autre cela devait jouer sur leur prestige. Et je me doutais que ça, ils ne l'acceptaient pas.
Et puis, ils avaient aussi bien dû de se rendre compte de mon état psychique et moral. De mon addiction que je tentais tant bien que mal de leur cacher. Et je remarquais avec consternation qu'il me fallait, pour sauvegarder les apparences et garder bonne figure, augmenter lentement mais sûrement les doses.
Le stock de pilules du bonheur, peu à peu, se réduisait. Je continuais toutefois à puiser dedans, je me disais : « demain sera un autre jour », mais en même temps je commençais à prendre conscience qu'un piège silencieux mais implacable était en train, peu à peu, de se refermer sur moi.
Un jour le chef m'a pris à part. Il semblait gêné. Il a toussoté avant de prendre la parole. Sa voix était douce mais ferme. Il me dit « mais on ne peut plus te garder comme ça, tu comprends... »
J'avais compris, trop bien compris. Mais dans l'immédiat qu'allais-je devenir ? Cracher du feu était la seule chose que je savais faire...
Ce jour là, il pleuvait sans discontinuer. Une de ces pluies lourdes et interminables, annonciatrices de l'hiver.
Il faisait froid donc. De violentes bourrasques parcouraient la Camargue, de grandes écharpes de brume, qui allaient et venaient, faisaient ployer les pins parasols qui ceinturaient le campement.
J'étais transi... Etrange sensation que ce feu intérieur qui n'arrêtait pas de me dévorer le gosier, et en même temps le froid omniprésent qui imprégnait tous les pores de ma peau, envahissait mon corps en s'insinuant perfidement par ses extrémités, les doigts que j'avais gelés, et n'arrivais pas à réchauffer, les vêtements humides que j'essayais tant bien que mal de sécher en me blottissant tout contre un radiateur à huile à peine tiède.
Je frissonnais. Je frissonnais et en même temps je brûlais... J'étais perdant sur tous les tableaux.
Il me fallait me résoudre à partir. J'ai compris que c'était une question d'honneur. Partir avant de me faire virer comme un malpropre. Mais où aller ? J'étais perdu.
J'ai décidé de prendre contact auprès de Sarah. Elle avait dressé une sorte de tente qui ressemblait à une yourte au fond du terrain. C'est là, dans cette ambiance tamisée, qu'elle se livrait à la divination. Je me suis approché de son domaine, intimidé. C'était la première fois que je m'y risquais. Je me demandais avec appréhension si j'y étais autorisé, habité par l'angoisse sourde de peut-être me livrer à une profanation. J'ai écarté la tenture, risqué un regard à l'intérieur.
Elle était assise par terre, en tailleur, face à une boule de cristal de dimensions minuscules, posée sur une sorte de table basse recouverte d'une tenture aux motifs compliqués. Cela m'a étonné, jamais de ma vie je n'avais vu de boule de cristal aussi petite que ça. Elle regardait l'entrée. Debout sur le seuil, j'hésitais. Il flottait dans cet espace clos une odeur tenace et puissante, qui évoquait immanquablement l'encens. Un léger voile de fumée planait, il gommait les reliefs, donnant à l'assemblage de tapis qui recouvraient le sol en ordre dispersé, au mobilier hétéroclite et baroque au milieu duquel trônait Sarah une impression d'intimité et de douceur. J'avais l'impression de pénétrer dans un domaine depuis longtemps promis et dont je ressortirais initié. Je l'ai entendue qui me lançait d'une voix ferme ou pointait comme une touche imperceptible d'ironie :
- Colin te voilà enfin. Entre, je t'attendais.