Colin, cracheur de feu : XIV - Plus la flamme

Publié le par ErMa

 


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Quand le soir venait, je prenais place sur une esplanade proche du port pour y donner mon numéro.

 

Je m'installais, les ombres s'allongeaient démesurément, des nuages discrets s'effilochaient dans le ciel limpide, un ciel tout neuf, comme ressuscité, qui devenait violet.

 

Je voyais, au dessus de ma tête, la marque des jets longs-courriers qui déchirait l'azur. La tête tournée à la verticale, je poursuivais leur trajectoire. Près de la trace du soleil maintenant disparu, l'étoile du berger resplendissait avec acuité, un oeil scintillant qui me regardait.

 

L'automne était venu. En ordre dispersé, quelques touristes désoeuvrés arpentaient encore le front de mer. Les enfants étaient retournés à l'école, leurs parents au boulot. La saveur de l'été s'était évaporée. Plus de marchands de glace, de chichis, de berlingots colorés, de nougats de Montélimar. Plus de vitrines avec multitude de bouées, de matelas pneumatiques-crocodiles, d'épuisettes, d'espadrilles, de palmes, de masques de plongée en devanture. Sur la corniche maintenant désertée flottait une ambiance austère d'arrière-saison. Et les platanes de la grand-place voyaient leurs feuilles commencer de roussir.

 

Les retraités avaient pris le relais, il me regardaient faire en souriant. Et c'est pour eux que je venais.

 

Je n'avais plus le coeur à l'ouvrage. Je faisais mon boulot, il le fallait bien, mais le coeur n'y était plus. Tout me coûtait, désormais, je n'avais plus la tête à ça. Toujours cette douleur inextinguible, par moments insupportable. Je ne supportais plus le goût de l'eau de feu, et la flamme que je propulsais devant moi était chétive, faiblarde, asthénique. J'avais beau faire mes meilleurs efforts, convoquer les souvenirs de mes anciens exploits, solliciter une à une toutes les recettes patiemment apprises de mon savoir-faire, rien n'y faisait.

 

Je devenais ridicule. Pitoyable, même.

 

Les week-ends étaient moins tristes. Il y avait ce regain de fréquentation, de ferveur populaire, liée aux habitants des cités voisines qui venaient se distraire ici-bas.

 

Pour eux, j'essayais vraiment de donner mon meilleur, mais je n'y arrivais plus.

 

Certains s'esclaffaient en me voyant, des enfants, surtout, c'est fou ce que ça peut être cruel un enfant, ils n'ont pas encore appris les bonnes manières, ils ne savent pas encore tricher, ou se dissimuler, et je recevais de plein fouet leurs sarcasmes, comme une humiliation supplémentaire. J'en ai vu d'autres gênés, ils me regardaient avec stupeur, mais je n'étais pas un clown. Je pense qu'ils finissaient par comprendre. Alors, en général, ils passaient leur chemin, me laissant seul devant un parterre vide.

 

Quant aux derniers, ils étaient consternés, mais je voyais qu'ils faisaient des efforts pour ne pas le montrer.

 

Certains, par compassion, finissaient par jeter dans mon chapeau une piécette, histoire peut-être de se débarrasser du lourd sentiment de culpabilité et d'angoisse qui semblait les étreindre quand ils se retrouvaient face à moi, à mes manques, à ma défaillance, comme un reflet de ce qui pourrait les attendre un jour dans leur domaine, si d'aventure.....

 

Mais ce n'était pas de charité dont j'avais besoin, c'était de la reconnaissance de mon talent hélas évanoui...

 

Marie-Madeleine, Marie Jacobé, Marie Salomé, vous qui étiez parties de Jaffa, il y a si longtemps, sur un bateau sans voiles ni rames, pour finir par vous échouer sur les sables non loin d'ici, que pouviez-vous donc pour moi ?

 

Qu'auriez-vous pu faire ?

 

En désespoir de cause, il m'arrivait parfois de prononcer cette supplique muette, mais déjà je ne croyais plus à ce que je disais.

 

L'automne avançait. Les jours raccourcissaient, inéluctablement. La mer devenait une masse grise, inquiétante, une substance lourde et visqueuse, pleine d'inconnu et de mystère. La houle du large, d'un mouvement ample et régulier, se fracassait contre les gros blocs de granit de l'avant-port.

 

La température baissait, mais hélas pas le feu qui continuait à ravager mes entrailles, cet incendie sans fin qui sévissait dans mon oesophage, et que je m'acharnais à combattre avec mes pilules de toutes les couleurs.

 

L'hiver s'annonçait.

Colin, cracheur de feu : XV - Lire l'avenir

 

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