Colin, cracheur de feu : XLIV - Neige

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


La rue s'est transformée en une large allée qui s'enfonçait dans un parc.


A côté de moi, de grands bosquets bruissaient avec discrétion. La neige les avait recouverts d'une couche blanche. Levant les yeux, j'ai vu que des sortes de niches parsemaient de loin en loin le parcours.


J'ai continué mon chemin.


J'avais mal. Je me sentais fatigué. Epuisé, même. Je n'arrivais plus à avancer. Cette lassitude profonde m'était tombée dessus comme ça, tout à coup, sans que je la voie arriver.


Je me suis dit qu'il fallait absolument que je m'arrête. Je me suis approché de l'une de ces niches que j'avais aperçues juste auparavant. Sur le fronton, il y a avait une inscription. Le halo de lumière venant du bas du village l'éclairait tout juste, j'ai pu déchiffrer en écarquillant les yeux : « neuvième station : Jésus tombe pour la troisième fois ».


Un chemin de croix...


J'étais trop fatigué décidément. Je me suis laissé choir par terre. Je me suis allongé.


Étendu dans la neige, j'avais le regard tourné vers le ciel. Des flocons légers voletaient autour de moi. Après avoir tourbillonné un moment, ils venaient se poser alentour. Parfois même, l'un d'entre eux effleurait mon visage.


Il m'a semblé que par moments ma vision se brouillait.


Au dessus de moi, de grands arbres noirs se teintaient progressivement de blanc. Fafnir, s'était maintenant arrêté juste à mes côtés. Aux aguets, il scrutait la forêt, au delà des premières rangées de bosquets juste devant nous. Je l'entendais qui haletait doucement. Il paraissait plus calme.


Tout était immobile, comme en suspens. Il régnait une curieuse atmosphère, un silence ouaté et profond, une impression de paix et de douceur. Quelque chose qui ressemblait au renoncement.


J'ai tourné la tête, j'ai cru la voir. Qui ? Elle ? Astrid... Elle semblait marcher... Non... au aurait dit qu'elle flottait. Elle glissait silencieusement, effleurant le tapis blanc immaculé sans l'altérer. Je l'ai hélée.


- Astrid !


Elle ne m'entendait pas. J'ai tenté de nouveau de l'appeler. Mais je n'y arrivais plus. J'étais devenu muet.


Je suis resté désespérément à fixer l'endroit où elle était apparue. Elle demeurait comme ça, immobile, hésitante, à regarder devant elle. Un moment, elle a même semblé se diriger vers moi, mais elle ne me voyait pas.


Et puis elle s 'est retournée. Je l'ai vue s'éloigner. J'étais là, comme un nigaud, la bouche grande ouverte, avec les flocons qui s'engouffraient dedans. L'humidité qui gagnait ma poitrine et me faisait haleter. Mais de ma bouche, aucun son ne sortait.


Désespéré, j'ai voulu me relever, partir à sa poursuite.


Mais ça je l'avais déjà oublié, mon corps ne me répondait plus. Malgré tous mes efforts, il restait rigoureusement immobile, aussi immobile que ce vieux tronc d'arbre couvert de mousse, juste à mes côtés, et que la neige peu à peu recouvrait.


Je l'ai vue donc s'éloigner, irrémédiablement. Elle n'était bientôt plus qu'un reflet qui se confondait avec les flocons qui tournoyaient, puis a disparu à son tour.


Silence. Par moments, des profondeurs, montait une rumeur indistincte. Des voitures, peut-être ? Le flot de la circulation ? En bas, la vie continuait, comme si de rien n'était, sans égard pour ma faiblesse. Sans moi, tout simplement.


Je me sentais entouré. De toutes parts. Par la terre dont je sentais la froideur contre mon dos, par la neige qui réduisait l'espace autour de moi, abolissant cette impression de vertige que l'on éprouve par moments devant les grands espaces vides, par Fafnir que je sentais présent à mes côtés et dont je percevais encore la respiration discrète.


Je m'abandonnais. J'étais, comment dire... dissocié. Mon corps inerte, les bras allongés, ma tête que je tournais maintenant haut vers le ciel... La neige, comme un linceul, qui s'accumulait sur ma poitrine, mes jambes, et commençait à me faire disparaître. Voilà maintenant que je m'arrimais au sol, je m'assimilais à la terre grasse et lourde, la terre imprégnée d'humidité, recouverte de feuilles mortes, avec laquelle je rêvais que je me confondais maintenant... Et au dessus de tout ça, mon esprit libéré voletait, tourbillonnait sans entrave, parmi les flocons.


Je me sentais léger, infiniment léger, comme happé vers le haut. Maintenant, je volais. Je planais au dessus de la scène, le village adossé à la falaise de calcaire, dont je discernais les lumières qui scintillaient. Et la forêt sombre, ce petit chemin qui serpentait dedans et puis enfin, discret, presque invisible, ce gisant, drapé dans son suaire éclatant de blancheur, la face tournée vers la nuit sans étoiles.


J'ai senti ma tête s'affaisser du côté par où j'étais venu. J'ai interrogé le sol, à la recherche du sillon fragile qui aurait signalé la marque récente de mon passage. Mais je n'ai plus rien vu. La neige avait déjà effacé la trace de mes pas.

 

 

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