Colin, cracheur de feu : XLIII - Pour toi Colin, si tu y tiens

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Ils m'ont annoncé que Wolfram était décédé. Vertèbres brisées.


Quand ces choses arrivent, il y a des mots que l'on n'ose pas employer. Celui-là, officiel, administratif, destiné à taire l'autre, résonnait étrangement à mes oreilles. Il illustrait avec gravité les annonces de ce que l'on sait irrémédiables.


Il y aurait une enquête, sans doute, m'ont assuré les édiles, qui affectaient l'air grave que l'on prend quand on annonce des choses tristes et définitives. Peut-être serait-on amené à me poser quelques questions. Simples formalités, comme il se doit.


J'étais fatigué.


Fatigué, et en même temps... relâché. Soulagé. Infiniment. Profondément.


Je n'avais plus mal au gosier. Plus mal du tout. Plus de tension. Rien. Je ressentais seulement de la paix.


Une page était tournée. Une chose à la fois importante et profonde s'était accomplie. Je pressentais que plus rien en fait ne me retenait désormais au passé.


C'était un peu ridicule à dire, mais je me sentais paré pour...


... oui : un nouveau départ.


J'ai croisé le regard de frère Bertrand. Il m'a souri furtivement, s'est approché de moi. Il m'a expliqué qu'il avait encore quelques affaires d'ordre administratif à régler. Il m'a invité à regagner l'hôtel. Il m'a promis de me rejoindre d'ici peu. Nous aurions encore à parler un peu m'a-t-il assuré.


Je l'ai laissé là. J'ai entrevu dans la nuit le maire qui me saluait d'un geste de la main.


J'ai commencé la montée vers le parc. La neige, qui tombait sans discontinuer depuis le début de la soirée, avait recouvert le sol d'un tapis blanc, assourdissait les bruits.


Je me sentais étrangement détaché. C'était totalement inhabituel. Je ne sais pas pourquoi cette idée m'est venue, mais je me suis dit qu'en absorbant une des dernières pilules que je possédais, il me serait possible de prolonger longtemps cet état de subtile euphorie.


Je me suis arrêté, j'ai extrait ma blague de mon sac.


Il faisait sombre, je ne voyais rien, j'ai procédé à tâtons.


J'ai senti une pochette à l'intérieur de sa sacoche. Je ne l'avais jamais remarquée. Elle était de dimensions minuscules. J'ai plongé le doigt dedans. A l'intérieur, un petit étui en plastique.


Je m'en suis emparé. J'ai marché jusqu'à un banc, éclairé par un lampadaire. De gros flocons tournoyaient en désordre dans le cône de lumière.


J'ai placé le petit sachet devant mes yeux. C'était une feuille en vinyle transparente séparée en deux compartiments avec devant chacun une petite étiquette. J'ai reconnu l'écriture. Bleue émeraude. Une écriture de fille, ronde et ample avec des beaux pleins et de beaux déliés. L'une marquée : Astrid. Rien dedans. Sur l'autre il était inscrit :


Pour toi, Colin, si tu y tiens.


Astrid...


Qui avait dit que du passé l'on pouvait faire table rase ?


J'ai glissé mes doigts dans l'étui, j'en ai extrait une petite bille nacrée, comme une perle. Un cachet. Différent de tous ceux que j'avais vus jusqu'alors. Je l'ai fait glisser entre mon pouce et mon index, je l'ai regardé longuement. Sa surface était lisse, très légèrement opalescente. La lueur du réverbère y dessinait des irisations mauves.


J'ai introduit la pilule dans ma bouche. Je me suis arrêté de respirer.


Puis je l'ai avalée.


Rien ne s'est passé.


J'ai encore attendu un moment.


Puis soudain, quelque chose de très étrange s'est produit. Il m'a semblé que ma vision s'interrompait un très court instant, j'ai eu l'impression que le paysage se figeait, comme sur une photo, comme si le cours du temps s'était arrêté. Émergeant du néant absolu de la nuit, j'ai discerné, comme on pourrait le voir définitivement, une fois pour toutes, la masse sombre des bâtiments, des ruelles obscures, un groupe de personnes qui chuchotaient sous la lueur des candélabres.


J'ai commencé la montée en emportant cette image dans ma tête.

 

Colin, cracheur de feu : XLIV - Neige 

 

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