Hurtigruten 3 | Hunting the Light

Sur un mur du pont supérieur, juste en dessous la grande cheminée rouge et noire du MS Trollfjord, il y a une phrase affichée :
Hunting the light
Sans doute une ébauche du programme de ce qui nous attendait pour la journée et peut-être pour toute la suite du voyage. Quelque chose que j'interpréterais comme une quête un peu abstruse : capter le rayon lumineux le plus étonnant, le plus fugace, le plus... indescriptible, l'éclairage le plus singulier, un peu comme Claude Monet s'était acharné à le faire en peignant des années et des années le même sujet, la cathédrale de Rouen.
Je me souviens de cette journée d'éclipse (le 11 Août 1999, plus précisément) où je m'étais mis dans l'idée de gagner en voiture l'endroit à partir duquel il était possible de pouvoir contempler le phénomène dans sa totalité. Hélas... bloqué dans les embouteillages quelque part entre Colmar et Sélestat (je n'étais évidemment pas le seul à avoir eu cette idée lumineuse) j'avais perdu beaucoup du temps et j'avais fini, la mort dans l'âme, par me rendre compte que je ne parviendrais pas à la bonne latitude. Guidé par une sorte d'obscur instinct (ou plus probablement par la mesure de l'intensité lumineuse captée par mon organisme), j'avais fini par arrêter ma voiture sur le parking d'un petit village de la route des vins pour me laisser envahir par ce moment très particulier où la lune masquait presque totalement le soleil.
J'avais ressenti un sentiment très étrange, presque dérangeant, celui d'avoir vécu quelque chose de totalement unique. Tout était devenu très sombre au point que les lampadaires s'étaient allumés en pleine journée. Et puis, passé ce moment, chaque chose était insensiblement revenue à sa place, et l'ordre naturel s'était rétabli.
Dans ce monde du nord où le soleil décrit des trajectoires inconnues dans notre vie courante, où l'inclinaison de la lumière permet des effets totalement inhabituels, j'étais habité par l'idée que j'arriverais en quelque sorte, par delà les années, à prolonger cet instant-là.
Mais bon, je m'égare. Retour au voyage, donc.
Dans la matinée donc, nous avons poursuivi notre navigation au travers d'un archipel prodigieusement déchiqueté pour arriver à Trondheim à la mi-journée. La durée de l'escale (4 heures) a permis de visiter la ville, célèbre par sa cathédrale : le Nidarosdomen, un magnifique édifice de stéatite grise édifié à partir du XIIe siècle.

Nous avons ensuite longé un fjord qui s'ouvrait vers l'océan, une sorte de grande avenue maritime, vide et sauvage, qui scintillait doucement. Le ciel, la mer étaient d'un bleu éblouissant. On voyait à la surface de l'eau serpenter des moirures de teintes légèrement différentes, sans doute la visualisation de courants qui donnaient à penser que la mer était un organisme vivant.
En milieu d'après-midi, nous avons doublé le phare de Kjeungsjaer, puis le Trollfjord s'est engagé dans l'étroit chenal du Stokksund. On dit que l'empereur Guillaume II, alors qu'il empruntait le passage à bord de l'un des navires de la flotte Hurtigruten devint un peu nerveux, à tel point qu'il voulut s'emparer de la barre. Il se fit repousser fermement par le pilote qui lui répliqua : "ici, c'est moi qui commande".

Nous nous sommes installés sur le pont supérieur, le "sundeck" pour lire, il faisait doux, j'en ai profité pour venir à bout de "La condition humaine".
Le soir venait, le soleil s'est rapproché de l'horizon pour totalement disparaître à... minuit exactement. A ce moment, l'express côtier abordait les parages d'un archipel déchiqueté. Une montagne en forme de dôme se dressait dans un lointain un peu brumeux, surmontant un chapelet d'îlots épars. Le ciel a revêtu toutes les nuances d'un subtil dégradé entre le bleu et l'orangé, un peu plus loin sur ma droite, un sampan, euh, pardon ,... une sorte de goélette se découpait à contre-jour. Tout était étonnamment silencieux. Il m'a semblé que j'avais été transporté complétement ailleurs, peut-être sur les rivages d'une planète située à des milliards d'années-lumière, un monde que je ne connaissais pas, où tout n'était...
... qu'ordre et beauté,
luxe, calme et volupté.
luxe, calme et volupté.