Hurtigruten 6 | Cap Nord

Publié le par ErMa


Le lendemain, les montagnes majestueuses recouvertes de neige ont disparu, ne subsistent que des reliefs minéraux de moindre ampleur, recouverts d'une toundra verdâtre, qui se détachent dans un ciel toujours aussi pur, parcouru de grands nuages filamenteux. 

Je repense au soleil de minuit, je me dis que nous n'avons pas encore capté le moment précis où l'astre parvient au minimum de sa trajectoire. Je me mets dans l'idée de calculer l'heure exacte ou interviendra le phénomène, et le raisonnement est le suivant : cet instant est par définition 2:00 heures GMT (compte tenu de la convention de l'heure d'été) à la longitude de Greenwich, puisque cet endroit a été choisi depuis longtemps comme origine du référentiel à l'époque où les rosbifs dominaient le monde (et aussi 2 heures locales puisque la Norvège est dans le même fuseau horaire). Pratiquement, il n'en est rien et il convient de corriger cette valeur en tenant compte du décalage vers l'est du lieu ou nous serons sensés nous trouver ce soir, c'est à dire quelque part entre Berlevåg et Båstfjord, situés à un un peu moins de 30° de longitude. L'horaire doit donc être avancé d'une quantité égale à 360/30*24, soit environ deux heures. C'est à dire que le soleil de minuit est supposé se produire à... minuit, cqfd, et élémentaire, mon cher Watson.

On notera au passage un aspect du voyage passé au second plan mais pourtant essentiel. Nous sommes sensés atteindre des latitudes extrêmes, plus précisément 71° 10' 21'' au Cap Nord, mais le déplacement vers l'est est également considérable, puisque le Trollfjord est passé en quelques jours de la verticale de Grenoble à celle d'Istambul, équivalant à une traversée quasi-complète de l'Europe.


Un peu plus tard, le navire parvient au port de Honningsvåg, grosse bourgade la plus voisine du Cap Nord. Dans le port sommeillent de grands paquebots de croisière blancs. Le temps est étonnamment doux, les autochtones sont tout souriants et en manches de chemise, ils ont l'air de ne pas en revenir. A peine débarqués, nous montons dans un autocar qui va cheminer pendant 30 km sur l'île de Magerøya, terre des Samès, peuple lapon établi sur un vaste territoire s'étendant de la presqu'île de Kola jusqu'à l'intérieur des terres de la moyenne Norvège. Alors que l'autobus s'élève au sein d'une prairie rase presque désertique, nous découvrons une côte échancrée, s'immisçant dans la mer, infiniment bleue. On annonce la température de l'eau : 3°c... De quoi annihiler toute velléité d'y tremper son pied.

Le site lui même a tellement été décrié, notamment dans l'ineffable "guide du routard" que nous sommes finalement  surpris de n'y voir qu'un bâtiment de dimensions somme toutes assez modestes, presque invisible, se confondant avec la pierraille du vaste plateau dont le cap est constitué.

Devant nous, l'océan immense, l'horizon masqué par un nuage de brume vaporeuse, une falaise sombre qui plonge d'une hauteur de 300 mètres dans les vagues, des touristes qui font la queue avant de se faire photographier devant le fameux globe en métal.

Au delà, rien ou presque. Un panneau (où était-ce ?) que j'ai dû entrevoir il n'y a pas si longtemps mentionnait : "Pôle Nord : xxxx km". Je repense à la phrase connue (Mallarmé ?) : "homme libre, toujours tu chériras la mer".

Instant solennel et mystérieux, un des ces moments uniques dans la vie, tant de fois imaginés, tant de fois envisagés, qu"on ne sait trop comment appréhender. Un peu déconcerté, on a l'impression de ne pas être tout à fait au monde, on voudrait que le temps s'étire à l'infini pour  laisser découvrir ce petit et symbolique aboutissement sous chacune de ses facettes.
 
Quinze heures, quinze degrés, le 9 juillet 2009. Je pense que je m'en souviendrai.

Le MS Trollfjord a appareillé en fin d'après-midi. Il a fait relâche plusieurs fois dans la soirée dans des villages isolés, disséminés sur les pentes d'une lande désertique et dont j'ai noté les noms : Kjøllefjord, Mehamn, Berlevåg.

En sortant de Mehamn, Kinnarodden, une cathédrale de rocher s'est découpée à contre-jour. La nature : étrange et curieux architecte.

La mer avait peu à peu revêtu une teinte plombée, le ciel s'obscurcissait subrepticement, faisant apparaître plus désolé encore ce paysage de bout du monde.

Je commençais à me morfondre en pensant à ce rendez-vous raté avec le soleil de minuit et puis  les nuages se sont mis à s'effilocher. D'une couche de stratus, un astre encore plein de vigueur a jailli, il ruisselait sur une mer de mercure et inondait de lumière un petit îlot à l'entrée du port de Berlevå
g.  Il développait toute une palette de couleurs, un dégradé subtil dans lequel toutes les nuances de l'orange s'offraient en contrepoint aux différentes touches de gris. Sur la passerelle désertée du pont supérieur, devant les transats placés en ordre dispersé, une silhouette se profilait.

J'ai regardé ma montre, il était minuit.


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