Colin, cracheur de feu : II - Astrid

Publié le par ErMa













Colin, cracheur de feu : I - Colin

Astrid ma compagne partageait mes jours. Elle était menue. Elle avait de grand yeux noirs. Un regard dur. Au début, j'avais eu du mal à le soutenir, son regard. Il y avait dedans quelque chose d'hermétique, d'intense et de douloureux, l'expression d'une volonté sans limites, une intransigeance absolue envers les êtres et les choses, qui me plongeait dans des abîmes de perplexité.


Elle avait quitté sa famille depuis trois ans. « Bien trop étouffants » avait-elle résumé un jour que je la questionnais. Et c'était tout ce qu'elle avait jamais accepté de me dire.


Elle avait de grands ongles noirs. De noir aussi elle s'habillait.


D'un côté j'admirais la force qu'elle semblait contenir en elle, celle qui lui permettait de soutenir sans défaillance les choix qu'elle s'était imposés. De l'autre, je m'efforçais de me convaincre qu'il ne s'agissait en fait que d'un masque. Qu'elle avait malheureusement compris depuis longtemps que la partie dans laquelle elle s'était engagée n'était en fait qu'un jeu tragique sans réel espoir de retour. Bref, que l'évidence s'était lentement imposée qu'elle ne faisait en fait que poursuivre des chimères.


C'est ce que je pensais avoir compris. Et il me semble que je n'étais pas trop loin de la vérité. Derrière Astrid-l'inflexible qui me faisait face la plupart du temps, regard noir, haussements d'épaules, je scrutais avec une frénésie presque douloureuse quelque chose – un rien – dans son regard, dans le son de la voix qui m'aurait fait basculer pour un instant très court dans le monde qu'elle s'efforçait absolument de préserver, de garder hors de portée avec obstination, le jardin très secret d'Astrid-la-douce.


Mais j'avais quand même fini par l'apprivoiser, je le crois.

 

Et j'aimais ces moments de grâce où, délaissant sa réserve, elle finissait par abandonner ce rôle. La tension intenable s'évanouissait, et pour un moment si court, elle se livrait toute entière à moi, sans retenue. Et je comprenais que cette armure qu'elle s'était au fil des ans forgée n'était que le reflet de son niveau d'exigence, de ce qu'elle attendait de la vie, cette fuite éperdue vers quelque chose d'inaccessible dont elle commençait à entrevoir qu'elle ne l'atteindrait jamais.


Alors, nous faisions la paix des braves. Je la regardais, sans m'arrêter. Son visage était pâle. Elle me prenait la tête entre ses mains et me regardait aussi en me caressant doucement les joues.


Nous nous aimions d'amour.


Mais je sentais que je cheminais sur la crête étroite des choses éphémères. Je pressentais que rien dans ceci n'était voué à durer. Et je finissais par soupçonner que ces pensées n'étaient qu'une manifestation de mon inaptitude à la joie, de mon incapacité à savoir extraire la quintessence des choses, de n'entrevoir le bonheur qu'au travers du prisme amer du remords.


Ou alors un goût voluptueux pour la souffrance que j'appelais inconsciemment de mes voeux ? Bien plus tard je me suis dit que peut-être avais-je contribué par mon inconséquence à instiller le poison, ce cocktail sournois qui finirait par détruire l'édifice ô combien fragile des jours heureux que nous coulions ensemble.

 

Colin, cracheur de feu : III - aube

 

Publié dans Ecrire

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article