Colin, cracheur de feu : III - Aube

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


 

Oh certes, nous n'étions pas des anges. Nous buvions tous deux bien plus que de coutume. Un mauvais vin qui nous laissait des brûlures d'estomac. Et puis la bière. Les packs de Kro, achetés par vingt-quatre à la supérette, et le shit bien sûr, pour surmonter les moments difficiles. 


Et puis aussi le médocs. Des médicaments qu'elle absorbait sans retenue ni discernement. « Les pilules du bonheur », elle disait. Et elle m'avait toujours interdit d'y toucher. Farouchement. Et j'avais compris qu'il aurait été inutile d'insister.


Un jour, que je la prenais par les deux mains, elle avait vrillé ses grands yeux noirs noirs dans les miens et elle m'avait dit :


- si un jour je disparaissais, quel souvenir garderais-tu de moi ?


J'avais été désarçonné par sa question. Il faut avouer que je n'avais jamais eu le sens de la répartie. J'aurais pourtant tant voulu lui avouer qu'elle était ce qui m'était arrivé de meilleur dans la vie, que, même si notre existence n'était pas toujours facile, chaque jour en sa présence sonnait comme un enchantement. J'aurais voulu la remercier de partager mes jours, lui témoigner de ma gratitude, mais aucun de ces mots n'était arrivé à franchir le seuil de mes lèvres. Je m'étais borné à ébaucher un demi-sourire un peu figé tout en balbutiant :


- mais,... pourquoi me dis-tu ça ?


Elle avait hoché la tête. Elle n'avait pas l'air navré, non... Tout juste un peu déçue... Peut-être attendait-elle une réponse qui n'est jamais venue. Alors elle a pris mon visage entre ses deux mains, m'a regardé longuement. Cherchait-elle à deviner dans mes yeux les paroles que je n'arrivais par à dire ? Puis elle avait murmuré :


- pour rien, c'était juste une idée comme ça...


Passé ce jour,  j'ai observé qu'elle avait changé. Elle devenait taciturne. Elle semblait s'éloigner de moi.

J'avais pourtant essayé de faire amende honorable, mettant de côté toute ma fierté, mais le fil fragile qui nous reliait l'un à l'autre s'était irrémédiablement rompu, et tous mes efforts pour rétablir le contact se soldaient l'un après l'autre par des échecs retentissants.

Elle dépérissait. Elle fuyait. Elle me fuyait aussi.


Elle m'échappait.


Je sentais la mort qui rôdait autour d'elle. Je pressentais qu'il était déjà trop tard, que je n'y arriverais pas.


Et puis un jour, ce qui s'était peu à peu formulé dans mon esprit comme une funeste évidence et que je redoutais par dessus tout a fini par se produire.


Nous nous étions retrouvés, le soir, dans la ville. Ce soir là, avant de s'allonger auprès de moi, elle avait fouillé dans une sacoche, extrait une petite pilule minuscule qu'elle avait longtemps regardée avant de l'avaler.

 

Elle avait juste le regard un peu plus brillant que d'habitude.


Et nous nous étions endormis dehors. Après le départ des derniers touristes titubants, la ruelle avait été rendue à la nuit. Elle était blottie contre moi, dans le silence, elle gémissait doucement. Moi, je  la sentais  qui respirait fort, j'avais la tête tournée vers le zénith, je me laissais gagner doucement par le sommeil, je regardais le ciel constellé d'étoiles en me demandant de quoi l'avenir serait fait.


Au matin, je me suis réveillé en sursaut. Je me suis senti très mal. Un spasme terrible me secouait l'estomac, quelque chose de bien plus violent que ce que je connaissais d'habitude. Non, ce n'était pas les régurgitations de la vinasse que j'avais bue hier en grandes quantités. Encore moins les composés toxiques du mélange détonant que j'absorbais pour m'aider à tenir mon rôle de cracheur de feu. Non, c'était quelque chose de bien plus intense : une brûlure extrême, un feu inextinguible qui me consumait de l'intérieur, qui me rongeait le gosier, sans retenue ni trêve.


Mon corps était livré tout entier à cet incendie sans limite. Je me suis relevé, pour vomir contre un mur. Je suis resté un court moment, plié en deux, en râlant. Et puis, je ne sais pas pourquoi, je me suis senti alerté.


Il y avait quelque chose d'anormal.


Mon regard s'est posé sur Astrid, à mes côtés. Elle gisait dans une position grotesque, quelque chose de totalement inhabituel. Sur le pavé sa jupe longue et noire s'était répandue comme la corolle d'une fleur maléfique, une orchidée bizarre. Elle ne bougeait pas, elle avait les yeux ouverts, un filet de sang coulait de la commissure de ses lèvres. J'ai crié mais elle ne me répondait pas. Je me suis approché d'elle. Elle ne respirait pas, son coeur ne battait plus.


J'ai dû hurler un bon moment. J'ai eu de nouveau envie de vomir, mais mon estomac ne rendait plus qu'un flot de bile malodorante. J'ai regardé le ciel, comme pour le prendre à témoin de mon désespoir. Mais je n'ai pas eu de réponse. Tout était impassible. Impassible et doux. Par delà l'ombre des maisons, j'ai vu l'aube qui se dessinait.


Je me suis dirigé vers une fontaine publique dont j'entendais l'eau gargouiller pas loin de moi. Planté droit dans la bouche grande ouverte d'un faune barbu fait de calcaire, un tuyau de bronze laissait s'écouler un filet d'eau claire qui ridait la surface de la vasque. D'instinct, j'ai plongé ma tête tout entière dans le liquide glacé. Je me suis relevé, je me suis essuyé, j'ai reniflé bruyamment, l'eau dégoulinait sans retenue, mouillant ma tunique, ruisselant le long de mon pantalon, inondant mes sandales.


J'ai murmuré : « Astrid ». Pas de réponse. J'ai vu Fafnir émerger d'une ruelle un peu plus loin, il est arrivé près de moi, s'est frotté à mes jambes. Derrière les maisons, le ciel s'éclaircissait imperceptiblement.


Il n'y avait que de l'indifférence autour de moi.

 

 


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