Colin, cracheur de feu : X - Les-Saintes-Maries-de-la-Mer

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Nous nous étions installés un peu à l'écart, à l'entrée de la ville. Le terrain était situé en bordure de la Camargue, il ouvrait sur des horizons infinis d'herbes odoriférantes : genêts, ajoncs, absinthe, des pieds dispersés de lavande jalonnaient des marais silencieux qui miroitaient sous le soleil.


Je me levais, je me laissais envelopper par le souffle, je regardais la mer. Une brume légère masquait l'horizon, je respirais au rythme d'une houle puissante, venue du large qui soulevait la surface des eaux. Hors de la portée de mon regard, je m'imaginais l'Afrique, les vents alizés, des villes blanches, le vacarme de l'activité des ports, les grands paquebots en partance pour d'autres continents. Alger. Tanger. Mogador.


Je m'en allais vers la ville. Déjà, elle était envahie par les estivants. Dès les heures les plus précoces de la matinée, des foules très compactes investissaient les ruelles étroites. Des canisses les protégeaient du soleil. On avait du mal à se croiser tellement les gens étaient nombreux, les touristes progressaient avec peine et on restait parfois bloqué de long moments, comme ça. Les vitrines des commerçants étaient remplies de tas de choses : des olives de toutes les couleurs, soigneusement rangées dans des bacs en plastique, des fromages de chèvre, des berlingots, des calissons d'Aix, des nougats de Montélimar, tout un tas de pâtisseries qui exhalaient une odeur de vanille et de raisins secs. Je cheminais dans la rue au hasard, j'étais happé par le parfum agressif du patchouli tout juste échappé d'une échoppe new age située dans un recoin discret, un peu plus loin je sentais le fumet des poulets aux herbes qui rôtissaient en devanture, je naviguais au milieu de tout ça sans penser à rien, ballotté dans les mouvements chaotiques de la foule.


Je déambulais, j'aimais à picorer par-ci par-là, sur les étalages. Les olives, justement, ou alors, un abricot, bien doré, juteux et sucré, avec un zeste d'acidité, et pourquoi pas, hop, quelques cerises, celles qui laissaient des traînées bien noires entre les doigts, ou alors des tâches pourpres à la commissure des lèvres, qui me donnaient vaguement l'air d'un vampire. Personne ne remarquait rien, certains me regardaient en rigolant. J'en voyais juste quelques uns, un peu coincés, qui prenaient des airs outrés, puis me toisaient avec mépris, mais les marchands s'en foutaient. Je ne faisais pas de mal, ils pensaient surtout : « pourvu que les affaires marchent aujourd'hui ».


Pour un moment, je me laissais aller, je fermais les yeux en humant la fraîcheur du matin.


Je revenais au campement pour midi, pour y manger. La température s'élevait, implacablement, l'ombre se faisait rare. On grignotait un morceau comme ça, sans conviction en attendant la sieste. L'après-midi, s'installait, tout n'était qu'immobilité, un grand vent doux et chaud se levait, une respiration ample et soudaine jaillie de la mer qui venait balayer tout, presque à la dérobée. Je ne supportais pas ça, je retournais aux Saintes-Maries.


A cette heure, les ruelles s'étaient vidées peu à peu. Le service dans les restaurants se terminait, on entendait encore quelques bruits isolés de fourchettes provenant de salles obscures, on ressentait cette ambiance d'assoupissement qui suit les repas bien arrosés. Le silence venait, une sorte de torpeur gagnait la ville. On ne voyait plus personne. Une chaleur atroce s'installait peu à peu.


C'était l'heure que j'exécrais. Il me semblait que tout le monde avait déserté la cité, ce calme soudain et non consenti, les ruelles surchauffées. Moi, je restais seul, avec Fafnir. Il m'accompagnait avec une fidélité indéfectible dans ces odyssées sans but ni raison. Il essayait tant bien que mal de s'accoutumer à la touffeur, son poil couleur crème semblait se hérisser pour faire obstacle aux rayons du soleil, il haletait, je voyais sa langue rose qui luisait. Je me glissais sous un porche, à la recherche d'une parcelle de fraîcheur, et quand je le pouvais, je m'asseyais dans une encoignure en attendant sans trop y croire le courant d'air improbable qui aurait pour un instant apaisé le feu que je portais en moi, ce feu insoutenable inondant mon gosier et qui, en écho à la canicule de la mi-journée, continuait de me tourmenter sans répit.


J'étais pour ainsi dire crucifié. Pour la chaleur, mon corps n'était pas un obstacle. Je n'étais pas seulement cerné, mais livré sans merci, jusque dans mes parties les plus intimes, à ce brasier.


« Quelque chose comme un avant-goût des flammes de l'enfer », me disais-je à moi-même dans un instant de déprime.

 

Colin, cracheur de feu : XI - Pilules du bonheur


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