Colin, cracheur de feu : XI - Pilules du bonheur
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Mais j'étais devenu familier avec la pharmacopée d'Astrid. De fil en aiguille, j'avais appris à expérimenter chacune des pilules de toutes les couleurs qui constituaient le stock qu'elle m'avait légué.
A son corps défendant, il faut bien le dire.

Dans le lot il y avait :
Le Lysergan, minuscule gélule bleue d'apparence inoffensive qui déclenchait des rêves hallucinatoires d'une violence inouïe, et qui me laissaient à la descente, en proie à des angoisses indicibles, à croire que j'allais devenir fou (ah, ce matin, où je m'étais réveillé à l'aube sur la plage, nu et parcouru de tremblements convulsifs, face à un immense soleil violet qui me faisait face, émergeant d'une mer d'huile, noire et calme !)...
Et puis le Survector, rouge, qui possédait la propriété de mettre mon psychisme sous tension ; deux heures après la prise, un grésillement remplissait ma tête jusque dans la moindre des ses parcelles, des nausées incoercibles me parcouraient, je restais, quasi-paralysé, en proie à une stupeur que je n'arrivais pas à contrôler...
Incapable de maîtriser les effets secondaires de ces stimulants redoutables, je m'étais rabattu sur des formules qui présentaient le pouvoir sédatif que je recherchais. Mais l'avantage incomparable qu'il avaient de me calmer n'était pas sans certains inconvénients. Dans la plupart des cas, je voyais ma vigilance atténuée et il n'était pas rare qu'à certains moments je sente ma conscience vaciller. Et j'en ressortais avec le sentiment troublant que je ne m'appartenais plus, et qu'en fait je ne contrôlais plus rien. Je croyais y avoir échappé, mais de nouveau je me sentais, de façon détournée et encore plus subtile, sur le point de basculer dans la folie : ainsi était l'Hypnomorphol, noir et, de forme allongée, qui me plongeait dans un état de torpeur bienheureuse, mais nécessitait de ma part un effort épuisant pour résister au sommeil, ou encore l'Humorex, petite bille vert pastel, remarquable par l'euphorie légère qu'il prodiguait, hélas interrompue par des vertiges fugitifs, aussi intenses d'imprévisibles.
Et puis d'autres encore, qu'il serait trop long de citer.
Après de nombreuses tentatives et de multiples ratages, qui parfois m'avaient laissé dans un état lamentable, j'avais fini par trouver, comment dire... le bon réglage. Le monde dans lequel j'évoluais maintenant n'était plus celui que j'avais connu auparavant : il avait changé radicalement. Il était étrange et différent, vaguement inquiétant, les repères invisibles que j'y avais dressés naguère et qui me le rendaient familier avaient inexplicablement disparu. Oh certes, l'apparence de tout ce qui m'entourait semblait avoir subsisté. Mais juste l'apparence, comme si la trame dont sont faites les choses était brutalement devenue d'une étoffe différente, et dans ce monde, j'avais l'impression de glisser sur la pointe des pieds, parmi des êtres qui me resteraient étrangers à tout jamais et des événements qui ne me concernaient pas.
Je me mouvais parmi tout ça comme un passager clandestin. J 'avais la vague impression d'avoir quelque part trahi Astrid en accédant à cet univers bizarre dont elle avait peut-être voulu m'interdire l'accès à tout prix. Et, me disais-je au passage, avait-elle perçu cette réalité comme elle se dévoilait à moi ou alors ?..
Mystère insondable dont je pressentais que la clé m'échapperait à tout jamais. Nous nous voyions, nous nous touchions, nous nous parlions, nous vivions ensemble mais que savons-nous au juste de la petite musique qui fait vibrer les êtres que nous aimons ? Et à plus forte raison quand ceux-ci se sont irrémédiablement éloignés de nous ?
Mais, au beau milieu de toutes ces questions sans réponses, il y avait quelque chose de simple, pratique et presque efficace. Chaque fois que je souffrais trop, je prenais une de ces pilules, et je l'avalais. Oh certes, rien n'était définitivement résolu pour autant, car la douleur s'était tapie dans un quelconque repli au fond de moi, prête à ressurgir à la moindre occasion. Mais pour un moment, hélas trop court, je sentais la brûlure s'estomper, pour un instant, mes angoisses refluaient et un soulagement provisoire finissait par s'installer.