Colin, cracheur de feu : XII - Vigile
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Le soir, à l'heure où le soleil avait largement entamé son déclin, où les rides forgées par le vent à la surface la mer commençaient à lancer autour d'elles des lueurs métalliques, couleur de plomb fondu, alors que l'on ressentait avec bonheur l'arrivée indécise d'une parcelle de fraîcheur, peut-être annonciateur d'orage, la ville s'animait.
Sans crier gare, le rues s'emplissaient de nouveau. D'où venaient-ils donc, tous ces gens ? « Ils étaient là, près de moi, mais je ne les voyais pas ; ils étaient là près de moi, mais je ne le entendais pas... » me disais-je. Puis dans la lignée de ce constat, une pensée me venait, elle semblait me raconter quelque chose comme : « à vivre en marge, à emprunter les chemins de traverse comme tu t'es obstiné à le faire, tu passeras à côté de ta vérité... ».
D'habitude, je restais donc à regarder la foule, comme ça, de loin. Et puis un jour, pour voir, me suis mis à suivre le mouvement. La foule semblait confluer vers la place un peu plus loin. Ceinturée de cafés dont les terrasses commençaient à se remplir. On percevait par moment des senteurs d'anis, presque le tintement des glaçons dans les verres. Des parasols aux couleurs vives, rouge et blanc se découpaient dans le bleu du ciel.
Ils se dirigeaient vers l'arène. Massive, silencieuse, elle occupait le front de mer. Des portes béantes absorbaient la foule, sans discontinuer.
Je me suis mêlé à l'assemblée et j'ai avancé moi aussi. A un moment, un cerbère à émergé de nulle part. Petit, l'air antipathique, il s'est planté devant moi. Il avait les cheveux coiffés en arrière et un drôle de nez. Ses yeux étaient masqués par des ray-ban, je voyais mon visage déformé qui se reflétait dans les verres. Il m'a dit : « hep, monsieur, montrez-moi votre billet, sioup'lait ». De billet je n'en avais pas, bien évidemment. Et la question, il s'était abstenu de la poser à la clientèle propre sur elle qui progressait à mes côtés. Je me suis arrêté, l'ai regardé sans rien dire. Je voyais son visage qui s'animait, il haussait les épaules, il était parcouru de tics. J'ai commencé à paniquer. Comme ça, je ne sais pas pourquoi, j'ai vu qu'il était vêtu d'une veste d'aviateur en cuir. Je me suis demandé : « pourquoi porte-t-il une veste en cuir par une chaleur pareille ? ». Ce gars m'a apparu... pas dans son état normal... ou alors pas net, déséquilibré. Et je me suis demandé comment on pouvait confier la sécurité des gens à des mecs comme ça. Puis j'ai senti que je devais faire obstacle, car voici que maintenant on me bousculait, je voyais à côté de moi des regards désapprobateurs, des visages hostiles.
D'autorité, il m'a pris par la peau du dos, ou plutôt par l'encolure de ma tunique, m'a extrait du courant et déposé sur la berge, enfin, façon de parler. Il avait l'air excédé, il m'a dit : « si tu n'as pas de billet tu ne rentres pas ». J'ai résisté à la tentation de lui demander qui l'autorisait à me tutoyer. D'un geste impatient, je me suis dégagé de son emprise. Nous nous sommes regardés un long moment comme ça, sans rien dire, dans le blanc des yeux. J'étais en colère, je me sentais humilié. A là fin, le vigile m'a relâché en me projetant vivement en avant. Il m'a dit quelque chose du genre : « casse toi, pauvre con... ».
Je me suis écarté. Je suis resté sur le côté. Façon de parler, toujours. La foule avait disparu dans sa totalité, absorbée dans ce chaudron qui luisait au soleil. Seuls quelques retardataires se pressaient encore. La place était maintenant rendue au silence.
Le spectacle a dû commencer. Sans moi. On entendait par moments des « ho !.. » et des « ha !.. », des applaudissements. Une corrida... Là bas, à l'intérieur, des minus en habits de lumière mettaient à mort des taureaux paniqués qui devaient se demander ce qu'ils foutaient bien là.
J'ai regardé autour de moi. Un vent léger bruissait dans les platanes. Je l'ai senti effleurer mes joues. Un peu plus loin, j'ai vu le gorille qui s'était rapproché d'un de ses potes que je n'avais pas remarqué. Ensemble ils parlaient en tripatouillant leur talkie-walkie. J'avais l'impression qu'ils me regardaient. J'imaginais ce qu'ils devaient dire de moi : « pauvre type » ou quelque chose du même genre...