Colin, cracheur de feu : XIII - Dans l'arène

Publié le par ErMa












Colin, cracheur de feu : I - Colin


Le brouhaha s'amplifiait, il y avait de la surexcitation dans l'air. L'atmosphère devenait électrique. Il me semblait même avoir entendu quelques hurlements. Ce crescendo pathétique atteignait progressivement une puissance insoupçonnable précédant l'acmé.


Et puis, silence. Un silence lourd, épais, irréel. Un instant figé, une sorte de no man's land dans la texture dans laquelle le temps était fait. Et émergeaient par hasard, comme un hiatus, des toussotements, des raclements de gorge, le bruit de quelqu'un qui se mouchait. J'ai levé les yeux. De lourds nuages avaient envahi le ciel, me donnant l'impression que, par un phénomène surnaturel, la fureur du public s'était communiquée aux éléments. Des gerbes d'éclairs s'étaient mises à fuser d'un peu partout, ça faisait comme un embrassement muet.


L'atmosphère était à l'orage. Comme par enchantement, le chaudron s'est mis à vomir le public dans l'autre sens alors que la première rafale balayait la place et que la pluie commençait à crépiter sur le pavé. En un instant, la foule s'était dispersée, absorbée dans les entrailles de la ville.


Moi, je restais là. La pluie était un réconfort, une douche bienfaisante qui faisait courir ces minables, le dos courbé, à la recherche d'un abri illusoire. Moi, la pluie, cette pluie bienfaisante et tiède, elle dégoulinait dans mes cheveux, ruisselait à la commissure de mes lèvres et je la buvais.


Et aussi, elle imbibait ma tunique qui semblait peser un poids incommensurable, mais chose précieuse parmi toutes, elle apaisait pour un temps la brûlure immonde qui me taraudait.


Bref, elle me rendait presque, et pour un temps, heureux.


Dans ce déluge aussi soudain qu'inattendu plus personne ne faisait attention à moi. Je me suis glissé à contresens parmi les sortants. La porte d'accès était grande ouverte. J'ai pénétré à l'intérieur de l'arène, je me suis avancé en longeant les balustrades. De grosses gouttes de pluie creusaient sur le sol sable des cratères, et le sable avait revêtu une curieuse couleur orangée. Je ne sais pas si c'était une coïncidence, mais au moment où le premier coup de tonnerre s'est mis à sonner, un fracas, un claquement venu des profondeurs du ciel qui se prolongeait sans donner l'impression de vouloir s'arrêter, j'ai tourné la tête. A côté de moi, j'ai vu le cadavre de la bête abandonné à lui-même, ramassé, grotesque. Ce n'était qu'un amas de chairs disloquées, un tas informe de poils roux sur lequel le déluge ruisselait en l'aplatissant. Un large filet de sang violet s'échappait de son encolure, il se divisait en plusieurs rigoles que la pluie battante achevait de dissoudre


Un meurtre avait eu lieu sous le soleil, mais nous n'avions pas vu la même chose, eux et moi. Eux, il repartaient avec dans la tête les images d'un combat valeureux, ponctués d'actes de bravoure d'un côté comme de l'autre, l'habileté du toréador, la force brutale de l'animal sacrifié. Moi, je repassais sans y être invité dans ces arrière-cuisines sordides pour emporter à la dérobée les quelques images de ce qui était tu au public, ou plus exactement, de ce qu'il ne souhaitait pas voir.


Toujours du mauvais côté, décidément.

 

Colin, cracheur de feu : XIV - Plus la flamme


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