Colin, cracheur de feu : XVI - Tout ceci n'est pas très bon

Publié le par ErMa


Colin, cracheur de feu : I - Colin


Je me suis avancé. Elle m'a invité à m'asseoir juste en face d'elle. Elle a commencé à me parler, et le ton de sa voix avait une familiarité que je ne lui avais jamais connue. J'étais sous sa tente, lourdement assis par terre, le postérieur fiché dans le sol mou, et il me semblait qu'il me faudrait exercer des efforts démesurés pour m'extraire de cette position. J'entendais les lourdes gouttes de pluie qui martelaient la toile de la tente en crépitant. Par moment, une soudaine bourrasque de vent soulevait légèrement la paroi. Un courant d'air glacé s'infiltrait et j'entrevoyais des rigoles d'eau de pluie qui dégoulinaient contre les parois avant de finir absorbées dans le sable.

 

« Pourquoi as-tu l'air surpris ? Tu ne dis rien ? Qu'est-ce qui t'étonne ? La boule de cristal ? Petite, tu trouves ? Ca semble te paraître inhabituel ... Mais sache que celle-ci est une vraie. Les boules de cristal ordinaire, celle que tu connais, ce sont pour le naïfs, les crédules, c'est du folklore... La vraie boule de cristal est petite. Plus forte est la courbure, plus importante la déviation des rayons de lumière et plus grande est la capacité à prévoir l'avenir ».

 

Elle disait ceci à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même. Elle s'est interrompue, m'a regardé droit dans les yeux :


- ceci dit, dans ce cas l'image est toute petite et il faut vraiment avoir la vue bien perçante...

 

D'autorité, elle m'a pris la main gauche. J'ai reconnu ce geste si particulier qu'elle avait exécuté la première fois, à Avignon, mélange de fermeté et d'autorité. Elle m'a dit « voyons les changements ». Comme avant, elle examinait un à un les sillons de ma paume. Chose nouvelle, elle promenait sur eux par instants la pulpe de son index. Elle avait l'air, comment dire... perplexe ? soucieuse ? Elle restait silencieuse. Instinctivement j'ai été immédiatement en alerte. Je sentais mon coeur bondir dans ma poitrine et mon sang battre mes tempes. En même temps, la brûlure qui taraudait mon gosier et qui s'était ces dernière heures calmée ressurgissait de plus belle, c'était comme un animal maléfique, assoupi, qui retrouvait maintenant toute sa vigueur et reprenait possession de mes entrailles. J'ai ébauché un geste pour m'emparer d'une pilule que j'avais dans ma poche, et que je malaxais fiévreusement entre les doigts de mon autre main, puis je me suis ravisé. Je ne voulais pas me livrer à cet expédient devant Sarah. Même si je savais qu'elle savait...

 

Pourquoi ne disait-elle rien ? Avait-elle vu quelque chose de funeste dans mon destin ? Quelque chose qu'elle ne voulait pas me dire ?

 

Elle a relevé la tête, m'a dévisagé. Elle avait l'air grave, elle a dit d'une voix monocorde où pointait comme une nuance de regret : « tout ceci n'est pas très bon, Colin ».

 

C'est bizarre à dire, mais soudainement, je me suis senti dominé, écrasé par une force terrible, un poids très lourd, quelque chose de solennel et complètement étranger, une vérité que je n'arrivais à comprendre, à assimiler. La sévérité de cette sentence me laissait démuni, je me sentais le jouet involontaire d'un combat qui se déroulait en arrière-plan, et qui ne me concernait pas. J'ai eu envie de dire « pourquoi moi ? », mais les mots ne venaient pas. Je suis resté interloqué, bouche bée. Que voulait-elle dire ? Que pouvais-je lui demander ? Et par où commencer ?

 

Ma respiration était oppressée. J'ai commencé à balbutier, elle a devancé mes paroles : «je ne vois pas que des choses heureuses ». Ceci ne m'a pas calmé, évidemment, bien au contraire. J'étais sur la brèche. Elle m'annonçait le malheur.

 

Un moment, j'ai eu l'absurde tentation de balayer tout ça d'un revers de la main, de lui dire que tout n'était que foutaises, que c'était une vieille folle qui me terrifiait dans le dessein d'établir une emprise malsaine sur mon esprit. Mais en toile de fond, je sentais toujours la douleur qui torturait mes boyaux, le signe avant-coureur de la dégradation inéluctable de ma santé, comme le présage d'une catastrophe qui s'annonçait. La mort dans l'âme, j'ai bien dû me résoudre à admettre qu'elle devait dire vrai.

 

Et que je la croyais.

Colin, cracheur de feu : XVII - Nous sommes tous de passage

 

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