Colin, cracheur de feu : XVII - Nous sommes tous de passage
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Elle m'avait vu blêmir.
« Mais le plus important est ceci », elle a continué. « Te voici à ton heure de vérité, Colin, et il t'appartient d'accomplir ton chemin, pour enfin connaître ce que tu n'as jamais su, ou jamais voulu savoir. Ou que l'on t 'a caché depuis toujours ».
Elle a insisté, répété. « Car c'est ça le plus important. Vraiment. Tu le découvriras. Et tu ne le regretteras pas ». Nouveau silence, puis : « le moment est venu que tu t'en ailles. Mais pas pour les raisons que tu crois ».
Puis elle m'a demandé comment j'allais. Je lui ai parlé de cette douleur continuelle, ce feu intérieur qui se consumait en moi, qui ne me quittait jamais, de cette douleur qui accompagnait mes nuits et mes jours depuis la mort d'Astrid, qui avait fini par m'envahir, me faire douter de moi, de mes capacités, jusqu'à devoir renoncer à exercer mon métier.
« Et c'est tout ce que je sais faire », j'ai murmuré... J'ai senti ma voix qui se brisait.
Elle m'a dit : « pour l'homme sage, il n'est pas de douleur, aussi intolérable soit-elle, qui ne finisse par s'estomper ». Puis : « maintenant écoute bien ce que j'ai à te dire : tu es, Colin, en déséquilibre. Elle répéta en insistant sur chaque syllabe : « en dé-sé-qui-li-bre », et sais-tu pourquoi ?
« Non », j'ai bafouillé.
« Nous prenons tous, Colin, racine dans quelque chose. Pour le peuple des gitans dont je suis, ceci est essentiel. On dit de nous que nous descendons de Caïn, mais en fait nous venons plus probablement du nord de l'Inde. Les métiers que nous exercions, fossoyeurs, tanneurs, chiffonniers, saltimbanques. nous faisaient considérer comme des êtres impurs, des parias voués à l'exode et parfois à la persécution. Et c'est ce qui nous valut de parcourir le monde sans trêve ni relâche, mais rêvant du jour où nous retrouverions un jour de nouveau réunis au pays de nos origines. Et c'est cela, Colin, c'est cette histoire par tous partagée, et dont nous sommes les dépositaires, qui donne un sens à notre vie ».
« Pars à la recherche de tes racines, Colin », elle a poursuivi «et détruis ce mur obstinément posé aux alentours de ta neuvième année, et qui te masque la vérité sur tes origines... Alors après, tu seras un homme nouveau ».
Je ne lui avais jamais parlé de ça... « Mais comment le savez-vous ? » j'ai bredouillé.
Elle a fait un vague geste de la main : « je le sais c'est tout », puis revenant à sa conversation première : « ... car même invisible, noyées dans le sol, les racines sont ce qui permet aux arbres de tourner leurs branches vers le ciel, de résister au vent et développer leur feuillage. Mais ceci est également essentiel à tout être humain. Tu es Colin, comme un arbre sans racine : un rien pourrait t'abattre... ».
Elle avait éveillé ma curiosité. J'étais impatient de connaître la suite. « Et maintenant que dois-je faire ? », je lui ai demandé.
Alors, elle m'a parlé. De deux choses qu'elles avait vues : un village médiéval, construit contre une falaise de calcaire, un village nommé Vive-la-Gaillarde. Elle me voyait entrer dans un établissement, elle n'aurait pu dire lequel, je demandais si quelqu'un se souvenait de Viviane. Puis elle m'a précisé que je n'étais pas attendu. « Tu crées une fissure, disons, ... une fêlure dans l'ordre des choses », me disait-elle, « c'est par ici que tu dois t'introduire pour accomplir ce qui doit être accompli ».
Notre conciliabule avait débuté sur des considérations très générales et quelque peu ésotériques, qu'un esprit rationnel et chicaneur aurait peut-être pu facilement battre en brèche, mais tout prenait maintenant un tour beaucoup plus précis. Je lui ai demandé si elle ne pouvait rien me dire d'autre, mais elle a hoché la tête : « non Colin, c'est déjà beaucoup ».
J 'ai vu que l'obscurité avait peu à peu envahi la pièce. A un silence un peu plus profond, j'ai senti que la vieille m'avait dit l'essentiel, que je n'en tirerais plus grand chose, et que ma présence dans ses appartements n'était plus souhaitée.
J'ai fait volte-face, me dirigeant vers la sortie.
Elle m'a hélé. Je me suis retourné. Un abat-jour qui projetait un cône de lumière sur le sol éclairait indirectement son visage, le faisant ressortir de façon presque irréelle de la pénombre.
Elle m'a dit : « je suis une vieille femme et il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Mais garde en mémoire ce que je t'ai dit : Viviane. Et Vive-la-Gaillarde. Je ne peux malheureusement pas aller plus avant. Mais çà, j'en suis sûre. Et j'ai aussi la certitude que ce sera suffisant pour te guider jusqu'à la clé ». Et j'ai perçu dans ses paroles quelque chose de presque maternel qui émergeait à l'heure des adieux, quand chacun des deux pressent que l'autre s'éloignera de façon irrémédiable.
Elle m'a regardé un moment, je restais interdit, debout, ne sachant plus quoi faire. Elle m'a souri enfin, c'était la première fois que je la voyais sourire. Elle a balayé l'air de la main et me dit : « va maintenant ...». Sa voix est resté suspendue un moment, elle semblait réfléchir, et puis :
- et souviens-toi, nous ne sommes que de passage.
J'ai franchi l'ouverture de la tente, refermé le panneau de toile, et je me suis fondu dans la nuit.
Colin, cracheur de feu : XVIII - Sur la route