Colin, cracheur de feu : XVIII - Sur la route

Publié le par ErMa




Colin, cracheur de feu : I - Colin


Ce que m'avait dit Sarah était radicalement nouveau. Et avait alerté dans les profondeurs de mon inconscient des choses restées jusqu'alors inaccessibles.

 

Mais j'aurais eu de la peine à dire quoi.

 

Je pressentais que cette phase de ma vie, une sorte de marais bien morne et douloureux, dans lequel je m'étais enlisé était en passe de s'achever.

 

Voilà que je me remettais en mouvement.

 

Le jour de mon départ, ils ont été corrects avec moi, quand même. Ils étaient tous là devant l'entrée du campement. Ils m'avaient procuré des vêtements chauds pour tenir l'hiver. Au moment ou je leur disais adieu, ils m'ont remis un petit pécule qui ne serait pas de trop pour faire face à tous les aléas.

 

Oh certes, ce n’était pas grand chose, mais quand même…

 

Comme ils me souhaitaient bonne chance, j'ai perçu dans leurs yeux quelque chose qui ressemblait à du soulagement.

 

J'ai quitté le campement par une fin d'après-midi. Le temps était maussade. Pluvieux et triste. Des bourrasques de vent fouettaient de grandes flaques d'eau grises qui jonchaient le sol détrempé. Pour une raison que j'ignore, ils m'avaient organisé la première partie du voyage dans le semi-remorque d'un routier serbe prénommé Dragomir. Pour le reste, je saurais trouver par moi-même de quoi organiser la suite de manière à finir par aboutir à Vive-la-Gaillarde. Quand j'ai pénétré dans la cabine, j'ai regardé derrière moi. Ils n'étaient déjà plus là, ils s'étaient déjà égayés un peu partout, chacun vaquant à son travail, comme si la parenthèse que constituait mon séjour s'était déjà refermée. J'ai cherché Sarah du regard, je ne l'ai pas vue. J'ai fini par me dire que ce n'était, somme toute, pas étonnant.

 

La page était déjà tournée, non ?

 

Le chauffeur conduisait à tombeau ouvert, mâchoire en avant, regard crispé. Il scrutait d'un air contrarié la route rectiligne qui longeait la mer.  De temps en temps elle apparaissait au lointain, sombre, couleur de plomb, parcourue de petits moutons blancs. Les essuie-glaces dessinaient devant nous un ballet régulier et syncopé, presque hypnotique, en évacuant avec obstination les trombes d'eau qui se précipitaient sans discontinuer contre le pare-brise.

 

Nous avons longé les murailles d'Aigues-Mortes. Aigues-Mortes... Soudain, je ne sais pas pourquoi, m'est revenu un lointain souvenir de l'école : Aigues-Mortes...

 

J'ai pensé au roi Saint-Louis, son départ pour les croisades, tout ce décorum, ces images un peu naïves qui illustraient les livres d'histoire, et que j'aimais regarder en rêvassant.

 

Je me suis revu enfant. J’étais à l’école… Ou donc ? Impossible de savoir… J’avais beau faire mes meilleurs efforts, je sentais mes pensées s’éparpiller dans toutes les directions, et seul le visage serein du roi de France,  sa couronne étincelante, sa cape en hermine constellée de fleur de lys, émergeaient de ce flot de réminiscences confuses.

 

J’ai voulu tenter un subterfuge. Prolonger par la pensée le fil de ma vie à ce moment là, m’engouffrer par une porte dérobée dans les murailles infranchissables qui cernaient mon passé. J’ai pensé : « voyons donc,… l’instit qui nous parle du bon roi pieux, peut-être en route pour les croisades. Et après… L’école est finie, je sors de l’école… ». Mais je ne voyais plus rien. Tout me ramenait à Saint-Louis (dit Louis IX) et pas à moi. Saint-Louis sous son chêne, rendant la justice, Saint-Louis malade de la peste, poussant son dernier soupir devant les remparts de Tunis. Juste à cet instant, j’ai ressenti quelque chose comme une intuition fulgurante, excessivement brève, comme un coup de poignard,  une sorte d’alarme qui m’annonçait quelque chose de terrible à venir.

 

Sans que je sache quoi exactement, bien sûr. Puis de nouveau, comme les papillons de nuit se précipitant contre les vitres, je me suis senti buter contre cette frontière invisible qui délimitait mon passé.

 

Un moment, j'ai eu envie de dire à Dragomir d'accélérer encore, mais je me suis ravisé, car je le voyais prendre quelques libertés avec le code de la route, je me suis dit que je ne voulais pas périr écrabouillé dans un accident stupide avant d'avoir pris ma chance.


Celle de connaître enfin la vérité sur mes origines.


Il fallait que je sache.

 

Colin, cracheur de feu : XIX - Station Global


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