Colin, cracheur de feu : XIX - Station Global

Publié le par ErMa













Colin, cracheur de feu : I - Colin

Dragomir a rétrogradé bruyamment, manquant de me projeter contre le pare-brise. Je commençais à m'assoupir, et cette manœuvre brutale m'a soudain ramené à la réalité, réveillant d'un coup la douleur de mon gosier. Fafnir, surpris lui aussi dans un demi-sommeil, a manifesté sa réprobation en s'agitant en grognant.

Ceci n'a pas eu l'air d'émouvoir notre chauffeur. Il a poursuivi de plus belle. Il évitait soigneusement de nous parler, il faisait comme si nous n'existions pas, comme s'il s'acquittait d'une corvée.

 

Avec toute la discrétion dont j'étais capable, je me suis saisi de ma sacoche que j'avais posée à mes pieds, j'ai fouillé dedans, j'en ai extrait quelques pilules que j'ai triées pour composer le cocktail qu'il me fallait. L'autre ne semblait pas me regarder, occupé à faire prendre le maximum de vitesse à son bahut avant la longue montée qui se profilait devant lui. J'ai regardé dans la paume de ma main : un Hypnomorphol, noir comme la nuit qui nous environnait maintenant, un Humorex, bleu comme le ciel d'été qui nous avait délaissé. J'ai porté ma main à ma bouche, j'ai ingurgité le mélange, puis j'ai fermé les yeux en respirant longuement.

 

Nous avons franchi le viaduc de Millau, un esquif gigantesque qui pointait ses haubans vers un ciel opaque et tourmenté. Le flot des véhicules dans l'autre sens défilait devant nous, des lucioles jaunâtres qui nous aveuglaient un moment avant de disparaître dans la nuit.

 

Peu de temps après, le camion s'est engagé sur une bretelle. J'ai vu apparaître l'oriflamme bleue et ocre de la marque Global. Nous avons fini par nous arrêter sur une place de parking non loin de la station service. Dragomir a serré le frein à main, je l'ai entendu dire, dans un français approximatif : « étape aujourd'hui terminée, nous dormir ici maintenant,.. », il nous a désigné d'un geste de la main la boutique éclairée en face de nous, dans laquelle je voyais des ombres se mouvoir. Accompagné de Fafnir que je tenais en laisse, je me suis dirigé vers elle. Quand je suis entré, j'ai aperçu le caissier me regardait d'un œil soupçonneux, prêt à enclencher les hostilités au cas où...

 

La pluie avait cessé. Il faisait froid.

 

Je me suis acheté un sandwich, un truc mou et hors de prix. Nous nous sommes installés dans une espèce de patio muni de tables de bar et de tabourets haut perchés, éclairé par des néons qui projetaient une lumière crue et blême qui semblait palpiter par moment et qui faisait mal au yeux. Je n'ai pas pu venir à bout du pain caoutchouteux, j'ai donné le reste à Fafnir qui, placidement mâchouillait tout ça en me regardant.

 

En ressortant, j'ai vu Dragomir qui s'activait sur un côté de son camion. Il avait déplié un battant qui lui tenait lieu de table, s'était installé un tabouret, il avait sorti tout un attirail de cuisine, je le voyais qui faisait chauffer une petite gamelle bosselée. Il se préparait un repas auquel nous n'étions pas conviés.

 

Nous nous sommes approchés du bahut, j'ai été happé par une odeur de tomate et de paprika qui s'échappait de la casserole. Je me suis présenté devant Dragomir. Il m'a regardé d'un air excédé, visiblement, je le dérangeais. « Vous aller cabine, vous dormir maintenant » il a articulé, puis il a tourné la tête en m'ignorant ostensiblement.

 

Dépité, surpris, j'ai regagné la cabine. Je me suis installé sur mon siège en me blottissant tant bien que mal. Fafnir, à côté de moi, s'était pelotonné contre mes jambes. De mon poste, je me suis laissé bercer par l'activité qui suivait son cours : des automobiles s'arrêtaient, des personnes en sortaient pour se servir à la pompe, payer à la boutique, repartir,... puis j'ai vu le rythme qui faiblissait d'intensité, les néons à l'intérieur s'éteignaient. Puis, j'ai entendu un froissement derrière moi. Son repas terminé, Dragomir avait dû regagner sa cabine. Je l'ai entendu roter bruyamment, il évacuait les miasmes de son dîner solitaire, il se mettait à l'aise pour la nuit. Quelques minutes plus tard, un ronflement sonore m'a indiqué qu'il s'était endormi.

 

« En toute bonne conscience », me suis-je dit.

 

Je suis resté quelques minutes comme ça encore, vaguement aux aguets, pendant que la torpeur envahissait la station, puis je me suis laissé sombrer dans un mauvais sommeil.

 

Colin, cracheur de feu : XX - Nuit orange


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