Colin, cracheur de feu : XX - Nuit orange

Publié le par ErMa




Colin, cracheur de feu : I - Colin


Je me suis réveillé en sursaut en pleine nuit.


Tout était silencieux, ou presque. On entendait au loin la rumeur incertaine de quelques automobiles isolées. Malgré le froid qui régnait dans la cabine, j'étais trempé de sueur, étreint par une abominable angoisse.


Avais-je fait un cauchemar ? Je ne me souvenais de rien...


Je tremblais... Que se passait-il ? Fafnir à mes pieds, s'ébrouait discrètement. Il s'est relevé, a tourné la tête vers moi, il me regardait d'un air interrogateur... Je suis resté un long moment, haletant, tentant de reprendre mes esprits. Une douleur insupportable me taraudait l'œsophage avec une intensité que je n'avais jamais connue.


J'ai voulu sortir de la cabine, pensant que l'air frais du dehors me ferait du bien. Au moment où je posais le pied à terre, j'ai senti le sol se dérober sous mes pieds et j'ai chuté lourdement.


Je me suis relevé, appuyé contre le capot du camion. J'ai regardé le ciel au dessus de moi. Il était orange, éblouissant. Les lampadaires semblaient avoir donné une sorte d'épaisseur étrange à cet espace qui s'étendait autour de moi, qui parvenait à mes yeux avec une sorte d'intensité presque menaçante. J'ai fini par me dire que j'avais peut-être commis hier soir une erreur de dosage dans les médicaments que j'avais absorbés ou alors que l'un d'entre eux était frelaté, ou alors d'efficacité diminuée. Tant bien que mal, je suis retourné à la cabine, dans l'optique d'avaler en vitesse un des cachets qui sauraient faire disparaître ces manifestations ravageuses.


Avec impatience, je me suis mis à la recherche de ce qui constituait ma bouée de sauvetage, sans laquelle j'étais perdu. Mais je ne retrouvais rien. J'avais beau tourner et retourner tout le contenu de ma sacoche, rien à faire, pas moyen de mettre la main sur les pilules. J'ai tout vidé, aligné méthodiquement sur le siège chacun des objets : canif, blague à tabac, briquet,...


Elle n'y étaient plus. Elles avaient disparu...


Je crois que j'ai un peu pété les plombs, je me suis mis à trépigner, à gémir, à menacer,... J'ai entendu derrière moi dans la cabine un bruit suivi d'un choc brutal contre la paroi. Je devais, dans ma fureur, avoir réveillé Dragomir, et il m'intimait l'ordre de me calmer.


J'étais en manque. Il me fallait quelque chose, et vite... Comme un possédé, je me suis avancé vers la boutique de la station service. Elle était envahie par l'obscurité, seule une lueur signalait la présence d'une employée de garde. C'était une petite beurette, l'air sage, le visage élégant, les cheveux soigneusement coiffés en arrière. Sur sa chemise rouge désignée par Global il y avait une petite étiquette qui indiquait son prénom : Malika. Elle se tenait dans une sorte de cabine transparente hermétiquement fermée et isolée de l'extérieur, destinée je pense à la protéger contre les agressions. Elle m'a regardé approcher avec dans les yeux une inquiétude non dissimulée. Je lui ai expliqué mon problème, je lui ai dit que je souffrais de douleurs intolérables, et qu'il me fallait à tout prix un antalgique ou un sédatif, quelque chose qui puisse me venir en aide. Elle m'a d'abord regardé avec un air incrédule dans lequel pointait une touche d'hostilité. D'abord elle a hoché de la tête, elle se fermait, apeurée, prête à appeler à l'aide. Puis, à la longue, je pense que j'ai fini par l'émouvoir, devant mon insistance, mes implorations, elle dû se rendre compte que je ne la menaçais pas vraiment. Elle a pris l'air contrarié, a fouillé dans son sac à main, à disposé sur l'espèce de disque qui faisait office de sas entre elle et moi une plaquette contenant une douzaine de gélules, elle m'a dit : « tenez, si ça peut vous aider... ».


Je lui ai dit merci, je me suis éloigné, éperdu de reconnaissance. J'ai extrait trois cachets de leur enveloppe, et je les ai absorbés tout de go, comme ça, d'une seule traite.


Je suis retourné à la cabine, j'ai attendu que le produit fasse son effet, j'ai fini par m'assoupir. Le lendemain, quand je me suis réveillé, je me suis senti plutôt mieux. Il faisait grand jour. Je suis sorti, Fafnir m'accompagnait, il se frottait à mes jambes, je ne sais pas pourquoi.


J'ai vu Dragomir, il était vêtu d'un simple marcel blanc, comment faisait-il pour ne pas avoir froid ? Il sortait du local qui faisait office de salle de bains pour les routiers, il tenait dans la main sa trousse de toilette, je l'ai vu se diriger vers moi, il avait un mauvais sourire sur les lèvres.


« Pourquoi toi faire bruit cette nuit ? » il m'a dit. « Moi réveillé. Pas bien ». Puis je l'ai vu extraire une pochette que je connaissais bien, voilà qu'il la brandissait maintenant sous mon nez. J'ai blêmi, j'avais compris. « C'est ça que toi chercher ? », il a continué. Avant que j'aie pu faire quoi que ce soit, il l'avait ouverte et méthodiquement, il en vidait le contenu au dessus d'une bouche d'égout. Consterné, tétanisé, j'ai vu les petites pilules multicolores disparaître, avalées dans les profondeurs. Puis il m'a tendu le sachet vide en me susurrant d'un ton doucereux : « tiens, moi rendre ça à toi ».


Interloqué, je n'arrivais pas à réagir. La pochette est tombée à mes pieds sans que je songe à la saisir. Dragomir a commencé à s'éloigner de moi, puis il s'est retourné. Son visage était parcouru d'un rictus haineux. « Moi pas aimer pédés et drogués », il m'a dit « Toi pourriture, toi dégager maintenant, compris ? ».


Il est retourné à son camion, je l'ai vu balancer mon sac par la fenêtre. Avec lenteur, me guettant du coin de l'œil, il s'est installé au volant. Puis il a démarré, et accompagné d'un grand nuage de fumée noire, il a disparu de ma vue.


Colin, cracheur de feu : XXI - Attendre


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