Colin, cracheur de feu : XXII - Vive-la-Gaillarde
Colin, cracheur de feu : I - Colin
La voiture a pris de la vitesse, s'est élancée vers l'autoroute. Je voyais dans le rétroviseur le visage de l'homme qui me regardait. La femme s'est retournée vers moi.
Elle avait un beau visage fin, de type asiatique, les cheveux soigneusement coiffés vers l'arrière, retenus par un bandeau. Je l'ai trouvée spontanément sympathique. Elle m'a dit que ce n'était pas un temps pour faire de l'auto-stop, puis m'a demandé où j'allais.
Je lui ai répondu « Vive la Gaillarde ». Elle a pris un air surpris, a regardé son compagnon, l'air de se dire « mais qu'allez-vous faire ici en plein hiver ?». Il lui a répondu qu'il avait entendu parler de l'endroit, qu'il était d'ailleurs connu dans la région, pour une raison qu'il avait jadis sue, mais dont il n'arrivait pas à se souvenir. Il m'a dit aussi que ça ne ferait pas un gros détour par rapport à leur destination finale, et ils m'ont proposé de me déposer là-bas.
Nous allons à un concert de « Béhémot », m'a-t-il dit, ils se produisent à Tulle, et c'est une chance inouïe de pouvoir les voir dans la région.
Nous avons quitté l'autoroute, nous nous sommes engagés dans une campagne vallonnée. Le chauffage fonctionnait à plein et je me sentais gagné petit à petit par la torpeur.
Puis nous avons engagé une conversation sporadique. Par moments nous parlions de choses et d'autres, comme ça nous venait, et nous laissions le silence s'installer. Spontanément et sans gêne aucune d'un côté comme de l'autre, comme le font les personnes qui se connaissent depuis longtemps. Ils m'ont demandé ce que je faisais. Je leur ai répondu « cracheur de feu ». Ils semblaient intrigués et curieux. Sans réticence, je leur ai livré les recettes de mon art. Quand ils m'ont demandé ce que j'allais faire à Vive-la-Gaillarde, je me suis borné à leur dire que je rejoignais des gens que je connaissais.
Il étaient pour leur part étudiants, lui en sciences, elle en lettres. Ils revenaient vers Paris en suivant le « chemin des écoliers ». Il s'appelait Thomas (elle disait « Tom »), elle Linh.
Un peu après-midi, nous nous sommes arrêtés en peu en retrait de la route. Ils m'ont invité à partager leur repas, m'ont tendu une partie de leur sandwich. Puis nous avons repris notre chemin.
Le paysage devenait petit à petit plus sévère. Nous nous sommes engagés dans une vallée profonde, cernée de part et d'autre de falaises de craie envahies par une végétation fournie. Sur notre gauche, une rivière noire traçait de profonds méandres.
Le temps s'est éclairci. Un soleil furtif a émergé d'une couche de stratus qui peu à peu se dispersaient. Ses rayons éclairaient en oblique le feuillage des grandes herbes encore imprégnés d'humidité, faisant étinceler les myriades de gouttelettes que la pluie récente avait disposées. Par moments, à la faveur d'un virage, la surface boueuse de l'eau se teintait de reflets violents qui m'éblouissaient. De grands saules nus étaient plantés sur les rives du fleuve, dont les troncs noueux par moments s'enfonçaient dans les eaux sombres et semblaient, comme des sentinelles, veiller à préserver le secret et la majesté des lieux.
De vastes bastides, murs de pierre blancs, toits pointus en ardoise, noyées dans la verdure ou accrochées au parois parsemaient les rives.
Une curieuse musique, diffusée par l'auto-radio, un mélange inattendu de synthés, d'accompagnements symphoniques et de voix qui semblaient venues d'outre-tombe, enveloppait tout ça, accentuant, par un jeu de correspondances mystérieuses, la beauté de la scène qui défilait sous mes yeux.
L'homme devança ma question :
"Béhémot", me dit-il. De la Dark Wave. C'est eux que nous allons voir demain.
Je les voyais à côté de moi, il y avait une once de fraîcheur et de naïveté dans leur regard. Ils irradiaient la santé, l'espoir, mais je n'étais ni jaloux ni envieux. J'ai simplement souhaité très fort que la vie les épargne et qu'ils restent encore longtemps comme ça.
En fin de journée, alors que le soleil avait disparu derrière les falaises, et que le ombres s'allongeaient démesurément, la route s'est élevée. Nous avons débouché sur le plateau, le causse, puis nous sommes arrêtés à un promontoire. Thomas a éteint le moteur, serré le frein à main, s'est tourné vers moi, m'a désigné le panorama qui me faisait face.
J'ai vu des murs de dimensions colossales, la face monumentale d'un palais, une multitude de maisons médiévales toutes en hauteur, des pignons, des tourelles, tout un village qui partait à l'assaut d'une falaise de craie, envahissait ses moindres recoins, et s'élançait vers sa crête, couronnée par ce qui ressemblait à une abbaye de style roman. L'ocre des toits répondait à celui de la terre dont l'escarpement était strié, et le blanc resplendissant des grands murs de pierre lisse venait exacerber de façon presque vertigineuse la beauté austère de ces lieux presque verticaux. Et au milieu de tout ça, des bosquets foisonnants et sombres qui parsemaient cet ensemble en avançant vers le vide. Tout dans les tons et les coloris de ce décor évoquait l'idée d'un dialogue entre l'œuvre de l'homme et celle de la nature, et renforçait l'idée que celui-ci, en apposant sa marque discrète dans cet environnement prodigieux avait voulu, en toute humilité, rendre hommage à la beauté du monde.
« Vive-la Gaillarde », m'a-t-il annoncé.
Colin, cracheur de feu : XXIII - Vous souvenez-vous de Viviane ?
