Colin, cracheur de feu : XXIV - Maison des pèlerins
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Ça m'était sorti comme ça. L'intuition sans doute. Comme quand l'on dit « Alakazam » en espérant sans trop y croire que quelque chose de surnaturel se produise.
Mais j'ai vu immédiatement que j'avais touché juste. Sans que je sache exactement pourquoi. Et je me suis demandé si l'attitude qu'ils avaient adoptée à mon égard dès mon apparition, au delà de l'aversion que d'aucuns peuvent éprouver face à des types de mon genre n'était pas due à une raison bien particulière, qu'eux-mêmes connaissaient, mais qui était pour l'heure hors de ma portée.
Le silence s'est installé, un silence abyssal. Ils m'ont regardé avec des yeux de merlan frit, je sentais quelque chose comme une espèce de complicité malsaine, une connivence louche, qui irradiait de leur personne, mais qu'ils cherchaient à tout prix à taire, à rendre absolument invisible.
Puis l'un d 'eux s'est gratté la gorge. Ceci a rompu le silence et donné le signal. Celui qui semblait mener la discussion, massif, avec une drôle de mèche de cheveux qui lui barrait le font s'est avancé vers moi, il a levé le bras et fait semblant de regarder sa montre. Puis il m'a annoncé tout de go « on va fermer, maintenant, la journée est terminée ».
Je n'ai pas jugé nécessaire de le contredire. Les horaires que j'avais vu affichés à la porte démentaient mon interlocuteur, je me suis dirigé vers la porte. Pendant que je leur tournais le dos, j'ai regardé de biais vers ma gauche. Leur silhouette se reflétait dans la vitrine et je les ai vu échanger des regards.
Je suis sorti. La fraîcheur de la nuit m'a happé brutalement. Une sorte de brouillard semblait s'être déversé du ciel, qui rétrécissait la vision et accentuait le sentiment d'isolement. J'ai récupéré Fafnir, qui se morfondait en regardant d'un regard désabusé les lampadaires de la rue déverser sur le sol un cône de lumière nacrée. Nous avons emprunté la rue principale puis bifurqué au hasard dans le premier embranchement. Je me suis alors retourné, la devanture du café était maintenant éteinte, volets fermés, je discernais le patron qui tournait la clé dans la porte. Les autres s'étaient égayés comme une volée de moineaux, on ne les voyait plus.
Nous avons emprunté une ruelle obscure, absolument déserte, le bruit de mes pas retentissait dans la nuit, j'avais l'impression qu'on n'entendait que moi, je m'attendais presque à ce que les volets clos parsemant les grands murs sombres qui me surmontaient allaient brusquement s'entrouvrir, qu'une mégère outrée s'y présenterait pour me reprocher le vacarme que je faisais.
Mais non. Tout restait absolument inerte, à croire que passé sept heures du soir Vive la Gaillarde se transformait en ville fantôme. J'ai commencé à me demander avec appréhension comment nous allions passer la nuit. Une humidité tenace commençait à s'infiltrer dans mes vêtements. Je me suis mis à frissonner. Fafnir me suivait à distance en folâtrant. Par moments, ils s'arrêtait devant un porche, une porte fermée. Il semblait avoir l'air perplexe.
La rue montait insensiblement en se rétrécissant. Elle est devenue une venelle plus étroite, la pente s'accentuait, des marches sont apparues sur le sol. J'ai continué la montée, je commençais à haleter, je présentais que d'une manière ou d'une autre j'allais finir par me trouver bloqué dans un cul-de sac.
C'est ce qui est effectivement advenu. Sans préavis, un grand mur lisse et blanc s'est dressé devant moi. Il paraissait d'une hauteur inconcevable, si haut que lever la tête vers son sommet vous envahissait d'une impression de vertige, presque à vous faire perdre l'équilibre. Mortifié, j'ai du reconnaître que je m'étais fourvoyé dans une impasse.
J'étais sur le point de renoncer, de faire demi-tour piteusement, quand j'ai avisé sur ma droite un étroit escalier, muni d'une rambarde en fer forgé qui s élançait vers un balcon à quelque mètres au dessus-de moi. En même temps, j'ai aperçu, plaquée sur le mur, une étroite étiquette en cuivre qui indiquait :
Chemins de Compostelle
Maison des pèlerins
Entrée de service
Je n'ai pas réfléchi, je me suis élancé dans l'escalier. Après quelques instants de réflexion, Fafnir m'a suivi.
Les marches étaient raides. Je soufflais comme un phoque et mon cœur battait à tout rompre, une barre douloureuse alourdissait mes cuisses, m'ankylosait, rendant mes pas malhabiles, comme pour m'inviter à redescendre, à déclarer forfait.
Je n'ai pas faibli.
J'ai abouti sur une étroite esplanade. Devant moi, une porte en bois épais. Au dessus je devinais une sorte de boîte métallique surmontée d'un témoin lumineux rouge vif qui clignotait... Une caméra de surveillance, sans doute. J'ai vu aussi un petit bouton en cuivre, minuscule. Une sonnette.
J'ai attendu un moment, pour reprendre ma respiration. Et puis j'ai appuyé dessus.
Rien. Personne. Pas de réaction.
J'ai attendu encore un très long moment, à tout hasard.
Je m'apprêtais à faire volte face quand j'ai senti Fafnir qui se figeait soudainement, les deux oreilles dressés. Peu de temps après, j'ai perçu ce qui ressemblait à un glissement, un bruit de pas. J'ai senti que quelqu'un actionnait la poignée de l'intérieur.
Et la porte s'est ouverte.
Colin, cracheur de feu : XXV - Le prieur