Colin, cracheur de feu : XXV - Le prieur
Colin, cracheur de feu : I - Colin
Un homme est apparu sur le seuil. Un ecclésiastique. Plutôt grand et mince. Une quarantaine d'années. Il était vêtu d'une soutane blanche, surmontée d'un scapulaire marron, et retenue par une ceinture rudimentaire, presque une simple corde. Il avait les cheveux courts, un regard intense. Ses yeux étaient chaussés d'une étrange paire de lunettes très vintage, façon années soixante, ces lunettes à la monture fine « remboursées à 100% par la sécu ». Ses lèvres étaient fines et arboraient une sorte de demi-sourire un peu figé.
Surpris, je ne savais pas trop par quoi commencer, puis ça jailli de moi comme ça, sans effort. J'ai demandé « Avez-vous de la place pour la nuit ? ».
« Oui, bien sûr, nous ne pouvons pas vous laisser dehors par ce froid, n'est-ce-pas ? » il m'a répondu, puis il s'est glissé derrière nous, a refermé la lourde porte en bois. Une lumière chiche peinait a dissiper la pénombre dans l'entrée. Les murs, badigeonnés à la chaux ruisselaient d'humidité.
« Suivez-moi, m'a dit l'homme ». Nous avons emprunté une série de couloirs éclairés avec parcimonie par des torches électriques suspendues aux murs et disposées à intervalles réguliers. L'ensemble communiquait avec l'extérieur par d'étroites meurtrières. Puis des escaliers. Des volées de marches interminables. J'ai deviné que nous progressions à l'intérieur de l'immense bâtisse ceinturée par le mur monumentale que j'avais aperçu tout à l'heure.
L' homme s'est retourné vers nous et a déclaré «Nous allons bientôt arriver en haut. Nous sommes maintenant sur la crête de la falaise ». Nous avons débouché dans une pièce spacieuse au milieu laquelle était disposée une vaste table en bois massif. Toute une batterie d'ustensiles de cuisine était suspendue au mur. L'homme m'a fait signe de m'asseoir sur le banc, m'a demandé si j'avais faim. Déconcerté par cette entrée en matière, je suis resté figé un temps, puis j'ai hoché de le tête. Alors il s'est équipé d'un grand tablier blanc suspendu à une patère, près de la cuisinière, il s'est emparé d'une lourde poêle en fonte dans laquelle il a commencé à faire rissoler des pommes de terre, puis il a cassé quatre œufs dans un grand bol, a rajouté ensuite divers ingrédients que j'avais du mal à discerner, s'est mis à battre l'ensemble avec énergie. Tandis qu'il versait le tout dans la poêle en faisant monter vers le plafond un grand nuage de vapeur, il s'est tourné vers moi :
« D'où venez-vous comme ça ? », m'a-t-il dit ? « La saison des pèlerinages est terminée »... devant mon air un peu ahuri, il a cru bon de devoir s'expliquer :
« C'est que Vive-la-Gaillarde est une étape très réputée sur la route de Compostelle,... Nous servons en quelque sorte de maison d'hôte pour les pèlerins qui entreprennent le voyage. Mais à la belle saison, s'entend »... La fin de sa phrase est restée en suspens comme ça, quelques instants, comme en contrepoint à ses interrogations, à la question qu'il se posait sur le but réel de ma présence ici. Puis il a jeté un regard vers ses fourneaux, s'est emparé de la poêle, a glissé avec adresse l'omelette dans une assiette. Il est parti chercher un carafon de grès et un verre à pied sur une étagère et les a disposés devant moi. Une odeur délicate montait devant moi, venait flatter mes narines.
« Tenez, du vin de nos vignes, goûtez, il n'est pas si mauvais ». Disant cela, je le sentais qui m'observait. Minutieusement. C'était très étonnant. Il se gratta la gorge avant de poursuivre : « Tenez, vous allez me dire que c'est curieux, mais... votre visage me dit quelque chose ».
Colin, cracheur de feu : XXVI - A l'abri