Colin, cracheur de feu : XXVI - A l'abri
Colin, cracheur de feu : I - Colin
D'habitude, je réagissais vis à vis de ces sollicitations avec la plus extrême réserve et une vigilance de tous les instants. J'avais constaté depuis très longtemps que l'intérêt que portaient aux autres la plupart de mes congénères était rarement guidé par la curiosité ou le souci sincère de comprendre leurs semblables. Mon expérience m'avait appris que les questions sur moi-même étaient rarement désintéressées, et je voulais par dessus tout qu'on me laisse tranquille, qu'on me fiche la paix. Mon premier réflexe était donc de me calfeutrer à l'intérieur de moi même et d'éluder toute tentative d'intrusion dans ma sphère intime. Mais ce soir, je me sentais saisi par un voluptueux sentiment d'abandon. Je discernais dans cet accueil l'expression d'une générosité spontanée, qui mettait en confiance et incitait au partage.
J'ai donc pris la parole. Au début, j'avais un peu du mal à m'exprimer, car il fallait mettre de l'ordre dans les idées qui se bousculaient dans ma tête. Mais, au fil du temps, peut-être aidé par les effets de ce vin un peu capiteux que je buvais par intervalles, j'ai fini par trouver le bon tempo, et je lui ai déroulé le cours chaotique de mon existence, sans omettre aucun détail.
Je lui ai donc raconté mon histoire. En entier. Cela a pris du temps. Il me regardait en hochant la tête. J'avais pris conscience qu'il y avait une pendule, accrochée au mur, qui égrenait un tic tac lancinant.
A aucun moment, il ne m'a interrompu. Durant tout ce temps, il me regardait intensément. Il se bornait à me faire un signe discret de temps en temps, pour m'inviter à faire une pause pour manger mon omelette. J'avais constaté que le demi-sourire qu'il arborait quand il m'avait accueilli avait disparu.
Quand j'ai eu fini, j'ai constaté que la soirée était déjà bien avancée. Un silence total, embarrassant s'était intercalé entre lui et moi. J'ai voulu le rompre. « C'était diablement bon », ai-je fini par dire. Immédiatement j'ai réalisé ma maladresse. Mais ce blasphème ne semblait pas avoir ému outre mesure mon interlocuteur, il demeurait pensif.
Puis il s'est levé, a déclaré « bien, il se fait tard maintenant, nous reparlerons de tout ça demain, voulez-vous », puis il a proposé de me conduire à ma chambre. Nous sommes sortis de la cuisine, avons emprunté un large escalier sur le côté. A l'étage, un vaste couloir donnait sur une rangée de portes en enfilade. Il m'a expliqué que la bâtisse dans laquelle nous nous trouvions était adossée à une abbaye cistercienne datant du XXIIIè siècle, dans laquelle des moines vivaient encore. Il a ouvert la première porte, a allumé la lumière. La chambre était petite, humble. Un carrelage ocre au sol, sur lequel était disposé un petit tapis en laine beige. Des murs nus, peints en blanc. Une simple croix en buis était accroché au dessus d'un lit étroit. Face à moi une fenêtre donnait sur la nuit. Juste sur le côté, un lavabo.
Il m'a dit que je devais avoir sommeil, il m'a donné rendez-vous dans la cuisine le lendemain matin, quand je serai réveillé, puis m'a souhaité bonne nuit.
Tandis qu'il refermait la porte, je me suis assis sur le lit. Fafnir arpentait la chambre, longeait le mur, comme pour reconnaître son nouveau territoire, puis a fini par s'allonger sur la carpette en se léchant méthodiquement les poils.
Était-ce le fait de le retrouver maintenant seul, en face de moi-même ? J'ai perçu, en toile de fond, la douleur qui habitait mon œsophage qui resurgissait. Force me fut d'admettre que pendant quelques heures je l'avais totalement oubliée, mais voilà, cette souffrance que je croyais avoir muselée était prête à remonter à la surface pour me tourmenter de nouveau.
Alors, comme j'avais pris l'habitude de procéder en pareille circonstance, j'ai ouvert mon trousseau, je me suis emparé d'une des dernière pilules en ma possession. J'ai pris une grande gorgée d'eau froide au robinet du lavabo et j'ai avalé le cachet. Il avait un goût âcre, un goût d'essence et de poussière mêlées.
Puis je me suis dirigé vers la fenêtre que j'ai ouverte en grand. Un froid glacial m'a saisi immédiatement, et j'ai senti l'odeur de la terre saturée d'humidité. Dehors, je voyais ce qui ressemblait à un grand parc, une vaste pelouse parsemée de grands arbres majestueux. Un peu plus loin sur le côté, le terrain semblait s'affaisser brutalement, la vision dégringolait vers la masse confuse des constructions, des murs d'enceinte, des parapets, des maisons isolées, interrompue par les striures sombres des ruelles, et parsemée de quelques points de lumière isolés. Cet ensemble disparate, opalescent, faisait l'effet d'une sorte d'échiquier colossal et indistinct, rompant l'obscurité absolue de la nuit. Levant le regard, j'ai aperçu la frondaison qui oscillait doucement sous le vent. Au dessus, le ciel s'était dégagé, on apercevait un grand ciel d'un noir absolu, fourmillant d'étoiles.
J'ai refermé la fenêtre, tiré les persiennes. Je me suis débarrassé de mon manteau et de mon pantalon et coulé dans le lit. Les draps étaient froids et rugueux. La chambre petite et austère, mais ça faisait bien longtemps que je n'avais pas dormi dans une chambre comme ça, à l'abri.
La douleur de mon gosier s'apaisait comme si elle s'évaporait de mon corps, pour aller ensuite s'évanouir quelque part dans la nuit. Je sentais à côté de moi la respiration régulière de Fafnir. Je suis resté comme ça un moment sur le dos, les yeux fixés vers le plafond, me laissant gagner par l'assoupissement, puis j'ai basculé dans un sommeil sans rêves.
Colin, cracheur de feu : XXVII - Des choses tues